Les lieux des emplois du poète – Un déplacement des lieux commerciaux et administratifs

 

Portugal Lisbonne Baixa rua dos Douradores restaurant Pessoa

« Et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.

Mais le contraste ne m’écrase pas – il me libère ; son ironie même est mon propre sang (…)

Quelle gloire nocturne que d’être grand sans être rien »[1].

C’est Eduardo Suarès qui parle, l’hétéronyme de Fernando Pessoa. Pessoa, lui, sera employé comme rédacteur de courrier commercial par des transitaires du fait de sa maîtrise de l’anglais, dans une vingtaine d’entreprise, parfois plusieurs simultanément, quasiment toutes situées dans le quartier de Baixa. Baixa, c’est la ville basse, celle qui fut détruite par le tremblement de terre de 1755 et reconstruite sous la direction du marquis de Pombal selon un plan de rues se coupant à angles droits, les unes orientées Nord / Sud, les autres Ouest / Est. Les façades des immeubles sont alignées, d’une même hauteur, austères, avec pour seule décoration des pilastres et des encadrements de fenêtres des plus simples, de pierres grises, en léger relief. Un étroit balcon avec une grille en fer forgé court au dernier étage. C’était un quartier cossu, situé non loin du port, et dans lequel les entreprises de commerce avaient généralement installé leurs bureaux.

Un des premiers emplois de Pessoa, entre 1913 et 1915, était situé rua da Prata laquelle va de la praça do Comércio à la praça de Figueira, n°267-1, dans le cabinet « Lavado, Pinto & C Ld ». A cette époque il fréquente le restaurant de l’« Antigua Casa Pessoa », au coin de la Rua das Douradores et de la rua Santa Justa. Pour une fois, il s’agit d’une homonymie ! Le restaurant en question aurait été ouvert en 1864 et était donc bien antérieur à la fréquentation du poète. La fréquentation actuelle du restaurant vaut plus pour le cadre [2], avec ses azulejos du XVIIIe siècle dont il est décoré, que pour le contenu de ses assiettes. Pessoa travaillera ensuite Rua de São Julião, une rue perpendiculaire, proche de la Praça do Comércio, n°101, pour le cabinet « Xavier Pinto & Cie » en 1916, puis au n°52 dans les années 20. En 1917 / 1918, il œuvre pour l'entreprise « Fernando Pessoa, Geraldo Coelho et Augusto Ferreira Gomes » rua da Ouro, n°87-2, une rue qui joint la Praça do Comércio à la Praça Dom Pedro IV. En 1919, il travaille rua da Assunção, n°42-2, chez « Felix Valladas & Freitas, Ld », où il rencontre Ophelia Queiroz, la seule relation féminine qu’on lui connaisse, puis de 1920 à 1923 au n°58-2 aux éditions Olisipo qu’il dirige avec son cousin Mario Nogueira de Freitas. Dans les années 20, Fernando Pessoa est employé dans le cabinet « Palhares Adams & Silva, Ldt », n°44-1 de la rue Fanqueiros, une rue parallèle à la rua da Prata. Il y aurait écrit quelques pages du Livre de l’intranquillité. Puis dans le cabinet « Frederick Ferreira & Avila Ld. », rua da Vitoria, n°53-2, une rue perpendiculaire. Enfin, Rue Betesga, sur la place Figueira au n°75-3, dans le cabinet « Lima Mayer & Perfect Magellan ». Entre 1934 et 1935, Pessoa est salarié dans l’entreprise « E. Dias Serras, Ld », Rua Augusta, n°228-1, la rue qui va de l’arc de triomphe de la Praça do Comércio à la Praça Dom Pedro IV [3]. Il a quasiment travaillé dans toutes les rues de Baixa : une fois dans une rue partant de la Praça do Comércio, une autre fois dans une rue perpendiculaire !

« Et si mon bureau de la rue des Douradores représente la Vie pour moi, mon deuxième étage, là où j’habite, dans cette même rue des Douradores, représente l’Art »[4].

C’est toujours Eduardo Suarès qui parle. De fait, la rue des Doradores est une des seules de la Baixa dans laquelle Pessoa n’aura pas eu d’emploi ! Et pas non plus de logement dans ce quartier. Si la Baixa de Pessoa comportait de nombreuses banques, restaurants et boutiques qui « ne le cèdent en rien à celles de Paris sous le rapport du luxe », le quartier apparaît aujourd’hui en pleine reconversion. Les immeubles sont généralement plutôt décrépis, les familles bourgeoises, les banques, les entreprises commerciales et transitaires, les boutiques de luxe sont allées s’installer dans d’autres quartiers. Toutefois, progressivement des immeubles sont rénovés pour y installer des hôtels de qualité ou d’importantes entreprises de services.


[1] Eduardo Suarès / Fernando Pessoa. « Le livre de l’intranquillité – Être grand sans être rien ».

[2] C’est dans ce restaurant que Fernando Pessoa rencontrera son hétéronyme Bernardo Suarès. Voir Iooss Filomena. « L'hétéronymie de Fernando Pessoa - Personne et tant d'êtres à la fois », Psychanalyse, n°1, 2009.

[3] Roteiro Pessoano, Casa Fernando Pessoa.

[4] Eduardo Suarès / Fernando Pessoa. « Le livre de l’intranquillité ».

Liste des articles sur deux visites à Lisbonne

Télécharger le document intégral