Une gare en centre-ville – Un café historique remplacé par une agence bancaire

 

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La place du Rossio est fermée, au Nord, par le théâtre Dona Maria II lequel délimite deux placettes, à droite le largo Santo Domingo et, à gauche, la praça Dom João da Câmara, du nom d’un écrivain (1852 / 1908), premier portugais à être nominé pour le prix Nobel de littérature en 1901.

La praça Dom João da Câmara, ex Praça Luis de Camões, est dominée par la très étrange façade de style manuélin de la gare du Rossio (1890), longtemps la gare centrale de Lisbonne. Située à l’issue d’un tunnel de 2 600 mètres de long qui limite la circulation des trains, elle est désormais réservée à la desserte de la ville de Sintra, les liaisons nationales et internationales s’effectuant dans la nouvelle gare de Lisbonne Oriente.

Sur la Praça Dom João da Câmara était situé le plus important café de Lisbonne, le Martinho do Rossio. Ouvert à la fin de 1846, il était devenu très vite le café des intellectuels et des artistes. Ce café était composé d’une grande salle rectangulaire avec des arcs dont les colonnes avaient été recouvertes de miroirs vénitiens. Au fond de cette pièce il y avait une étroite pièce réservée aux dames où celles-ci pouvaient venir déguster les spécialités glacées de l’établissement en tout bien tout honneur[1]. Le Martinho do Rossio était notamment fréquenté par Almeida Garrett (1799 / 1854) qui a introduit le romantisme au Portugal et fondé le Conservatoire de Lisbonne, Mario de Sá-Carneiro (1980 / 1916), poète et écrivain, et Fernando Pessoa. 

Acordar da cidade de Lisboa, mais tarde do que as outras, 
Acordar da Rua do Ouro, 
Acordar do Rocio, às portas dos cafés, 
Acordar 
E no meio de tudo a gare, que nunca dorme, 
Como um coração que tem que pulsar através da vigília e do sono[2].

Se réveiller dans la ville de Lisbonne, plus tard que dans les autres,
Se réveiller dans la Rue de l'Or, 
Se réveiller au Rossio, aux portes des cafés,
Se réveiller
Et au milieu de la gare, qui ne dort jamais, 
Comme un cœur qui doit battre entre l'éveil et le sommeil. 

Le journal de Fernando Pessoa de l’année 1913 montre que le poète avait une présence quasi quotidienne dans les cafés « A Brasileira », « Martinho do Rossio » et d’autres, pour discuter des auteurs, faire la critique des œuvres littéraires ou planifier leurs articles et productions futures. C’est au Martinho do Rossio que Pessoa et Sá-Carneiro ont effectué la lecture et la correction des épreuves des numéros de la revue « Orpheu ». Le premier numéro est paru en mars 1915[3], le second en juin de la même année. Le troisième numéro ne paraîtra pas du fait du scandale provoqué dans la société portugaise et de l’absence de financement. Le magazine est considéré aujourd’hui comme un manifeste introduisant le modernisme au Portugal.

En 1915, José de Almada Negreiros, le troisième acolyte de la revue Orpheu, a récité son « Manifeste Anti-Dantas », debout sur une table du café Martinho do Rossio[4]. Le médecin et écrivain Júlio Dantas, ayant fait une critique d’Orpheu et de l'avant-garde littéraire portugaise jugée « paranoïaque », Almada Negreiros attaqua avec ironie et violence les positions académiques et conservatrices de la bourgeoisie lisboète. Le vieux monde craquait de toutes parts ! Italie, Russie, Allemagne, France, Chili… Entre 1950 et 1953, le Café Martinho a été transformé en brasserie, Il a fermé ses portes en mai 68. C’est maintenant une succursale de la Banque portugaise d'investissement. Le vieux monde n’avait pas dit son dernier mot !


[1] Voir le site des « Restos de colecçao ».

[2] Fernando Pessoa / Álvaro de Campos. « Acordar – Se réveiller ».

[3] 4 avril 1915. Fernando Pessoa écrit à Armando César Cortes-Rodrigues : « Nous sommes le sujet des conversations du moment dans tout Lisbonne ; je vous le dis sans exagérer. Le scandale est énorme. On nous montre du doigt dans la rue et tout le monde – même ceux qui ne s’intéressent pas à la littérature – parlent d’Orpheu ».

[4] Ana Maria Freitas, « Cafés » et Sara Afonso Ferreira, « Anti-Dantas Manifesto ». Modernismo. Arquivo Virtual da Geração de « Orpheu ». Sd.

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