Où Pessoa participe au mythe du renouveau du Portugal

 

Portugal Lisbonne Afalma Vue générale 4

Comment expliquer le lien intime qui s’établit entre la ville et le poète ? 

Certes, la ville et les quartiers de Lisbonne ne sont pas absents des textes de Fernando Pessoa. Toutefois, s’il a même écrit en anglais un texte de visite de sa ville[1], la ville n’apparaît généralement que comme un décor à une expérience de l’esprit, à la description d’une sensation, d’une émotion. Il n’écrit pas sur la ville elle-même, un quartier, un monument, mais positionne ses expériences intérieures, ses pensées, dans le cadre d’une rue, d’une place ou d’un lieu familier, chambre ou bureau. 

« Collines escarpées de la ville ! Vastes architectures que les flancs abrupts retiennent et amplifient, étagement d’édifices diversement amoncelés, que la lumière entretisse d’ombres et de brûlures – vous n’êtes aujourd’hui, vous n’êtes moi que parce que je vous vois, vous êtes ce que vous ne serez plus demain, et je vous aime, voyageur penché sur le bastingage, comme un navire en mer croise un autre navire, laissant sur son passage des regrets inconnus »[2]

Le lien particulier qui s’établit désormais entre la ville et le poète peut aussi s’expliquer par l’image du poète méconnu de son vivant, de l’artiste incompris qui arpente sa ville et qui, après sa mort, est reconnu comme l’un des plus grands poètes du XXe siècle. Cette image de l’artiste est romantique, forte en sensations, bien intégrée et partagée dans l’imaginaire culturel occidental. Elle est d’autant plus forte qu’elle s’accompagne de la redécouverte récente de la ville car Lisbonne, dans les trois premiers quarts du XXe siècle, était elle-même une ville méconnue, écartée des grandes métropoles européennes, considérée comme en marge de la modernité, capitale d’un pays pauvre gouverné par un dictateur anachronique, embourbé dans ses guerres coloniales et victime d’une forte émigration. Lisbonne est soudain redécouverte dans son architecture, ses arts et son rôle dans la révolution littéraire des années 1910 / 1920, au moment où l’on découvre son poète.

Les images mythiques de Pessoa, comme de Lisbonne, s’intègrent alors dans la légende sébastianiste de la restauration de la grandeur du Portugal. Au XVIe siècle, le jeune roi Sébastien Ier (1554 / 1578) après l'expansion coloniale portugaise en Angola, au Mozambique, à Malacca et l'annexion de Macao, rêvait de croisade et de construction d’un empire en Afrique du Nord. Au cours d’une campagne militaire, le roi est tué lors de la bataille de Ksar el-Kébir, au Maroc, ainsi que près de la moitié de ses troupes, le reste, notamment une bonne partie de la noblesse portugaise, est prisonnière. L’absence de cadavre du roi est à l’origine d’une légende, celle du « roi caché » : vivant, retiré sur une île, Sébastien Ier reviendra un jour pour fonder un cinquième empire et restaurer la grandeur du Portugal. 

Minha loucura, outros que me a tomem
Com o que nela ia.
Sem a loucura que é o homem
Mais que a besta sadia,
Cadáver adiado que procria?

Cette mienne folie, que d’autres s’en emparent
Avec tout ce qu’elle drainait !
Sans la folie, l’homme qu’est-il
De plus que la robuste bête,
Cadavre ajourné qui procrée ?[3]

Le « sébastianisme » a traversé l’histoire du Portugal avec le mythe du retour de l’homme providentiel venant restaurer la grandeur du pays. Sébastien Ier, par exemple, est représenté en statue entre les deux portails en fer à cheval entrelacés des portes de la gare du Rossio. Fernando Pessoa a lui-même participé au développement du mythe du Cinquième Empire dans son ouvrage « Mensagem » en imaginant la réalisation à venir d’un empire de culture. Et de fait, avec la renommée que le poète a aujourd’hui atteint, il participe ainsi à l’international au renouveau et à la présence de la culture portugaise, comme de la ville de Lisbonne.


[1] Fernando Pessoa. « Lisbonne - Ce que le touriste doit voir ». 1925 ?

[2] Fernando Pessoa / Bernardo Suarès. « Le livre de l’intranquillité ».

[3] Fernando Pessoa. « Mensagem – Message - Don Sébastien, Roi du Portugal ».

Liste des articles sur deux visites à Lisbonne

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