Une fontaine, sujet de pasquinade – Via Veneto et Dolce vita.

 

Rome Ludovisi fontaine des abeilles

En sortant de la station de métro « Barberini », vous remarquerez à l'angle de la Piazza Barberini et de la via Veneto « La Fontana delle Api » (La fontaine des abeilles), du Bernin, représentant un coquillage ouvert. Sur la conque qui sert de bassin sont posées trois abeilles, symbole de la famille Barberini et du pape Urbain VIII Barberini (1623 / 1644). Très basse, la fontaine servait à abreuver les chevaux des cavaliers. Les Romains, toujours moqueurs, la surnommèrent la « fontaine des mouches », pour faire allusion au fait que, si l'eau était abondante dans la fontaine, elle était absente dans leurs maisons tant les taxes qu’il fallait alors payer étaient élevées.

Elle fut l’occasion d’autres moqueries. En effet, La valve verticale comporte une inscription latine « Le pape Urbain VIII a construit un ornement public pour l'usage des citoyens - année 1644, XXIe de son pontificat ». Au moment de la pose de la fontaine, l’inscription portait la mention : « XXIIe de son pontificat ». Mais, en réalité il manquait encore deux mois pour atteindre le début de la 22e année du pontificat d’Urbain VIII !

Les Romains attribuèrent alors à Pasquino, la plus célèbre des statues parlantes de Rome au cou de laquelle les Romains attachaient de nuit des libelles dénonçant les abus des puissants, un sarcasme lapidaire : « Non contents de sucer le monde, les Barberini veulent maintenant sucer le temps ! ». Face au scandale le neveu du pape, le Cardinal Barberini – à l’époque être cardinal ou pape était affaire de famille - fit modifier l’inscription en remplaçant le XXII par un XXI rétablissant ainsi la vérité. Mais le remède fut pire que le mal car une nouvelle rumeur circula selon laquelle le neveu ne souhaitait pas que son oncle atteigne sa 22e année de règne ! Le plus extraordinaire, c’est qu’Urbain VIII Barberini mourut huit jours avant le début de la 22e année de son pontificat ! Les Barberini, s’ils sucèrent l’argent, n’arrivèrent donc pas à « sucer le temps »[1].

La fontaine a été déposée en 1865 pour faciliter la circulation car elle était, à l’origine, à l’angle de la via Sistina. C’est que le quartier commençait à être en pleine transformation ! Elle fut stockée dans un magasin municipal. En 1915, il a été décidé de la remettre place Barberini mais la plus grande partie des pièces avait disparu. Le sculpteur Adolfo Apolloni en fit alors une copie en travertin au lieu du marbre. La valve inférieure du coquillage, qui était à l'origine au niveau de la rue, est désormais surélevée sur un socle de rochers ; la valve supérieure n'est plus adossée à la façade d'un palais et se trouve dans une position isolée.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la plaque apposée au début de la via Veneto, côté gauche, le film « La Dolce Vita » n’a pas été tourné ici, mais sur le plateau n°5 de Cinecittà !

« J'ai inventé dans mon film une via Veneto qui n'existe pas du tout, que j'ai élargie et modifié, jusqu'à ce qu'elle prenne la dimension d'une fresque allégorique »[2].

Non seulement élargie mais aussi aplanie car en réalité la Via Veneto est en pente et en forme de S pour atteindre le sommet de la colline du Pincio !

Suite à la première projection du film, en 1960, une autre bataille fit rage. Le journal du Vatican, « L'Osservatore Romano », publia plusieurs articles très violents contre le film, menaçant d'excommunication les catholiques qui iraient le voir ! Fellini racontait que, sur la porte de certaines églises, était écrit « Prions pour le salut de l'âme de Federico Fellini, pêcheur public ». L'interdiction de voir le film ne fut levée par l'Église qu'en 1994, quelques mois après la mort de Fellini. A remarquer que, cette fois, l’Eglise catholique est allée beaucoup plus vite qu’avec Giordano Bruno. Il ne lui fallut que 34 années pour faire son autocritique, contre les 400 qui furent nécessaires pour ce pauvre Giordano… et encore, du bout des lèvres et avec des pincettes.


[1] Pasquino : « Au pape et à ses neveux sous le nom des abeilles qu’ils portent dans leurs armes - Pasquin : Abeilles que le ciel envoya sur le sol romain pour y butiner si largement, montrez-moi maintenant la cire et laissez-moi goûter au doux miel que vous avez fait – Les abeilles : Gourmands que vous êtes, la guerre barbare et le sang qui baigne la terre, voilà notre cire et notre miel – Moines, prêtes et poulets ne sont jamais rassasiés ». Mary Lafon. « Pasquino et Marforio, les bouches de marbre de Rome ». 1877.