Une église à la décoration macabre – Les beaux quartiers de Rome

 

Rome Ludovisi Cappucini 2

Derrière la fontaine des abeilles, avant le premier virage à droite, se dresse la haute façade de l’église des Capucins. Façade qui apparait d’autant plus élevée qu’elle est perchée sur un mur de soutènement avec une double rampe d’escalier lesquels ont été construits lors de l’agrandissement de la rue en 1890.

L’église fut édifiée en 1624 par Antonio Casoni à la demande du cardinal Antonio Barberini, frère du pape Urbain VIII Barberini, et capucin lui-même. La façade est des plus simples, seulement décorée de pilastres en travertin d’ailleurs rajoutés au début du XXe siècle. L’intérieur est à nef unique, avec cinq chapelles sur chaque bas-côtés, mais ne se visite pas (2014) pour cause de rénovation. L’inscription de la pierre tombale du cardinal Antonio Barberini est célèbre : « Hic jacet pulvis, cinis et nihil » (Ici gisent poussière, cendre et rien d’autre). L’ordre des capucins est connu pour accorder une grande valeur au vœu de pauvreté et à sa proximité des couches sociales défavorisées. Ils ont joué un rôle important dans le mouvement des prêtres ouvriers.

L’église est surtout renommée pour sa crypte et sa décoration morbide ! Sous les cinq chapelles droites de l’église, se trouve une crypte composée de cinq pièces reliées par un couloir. Pièces et couloir ont été décorés aves les os de moines du cimetière du couvent de l'église de San Niccolò de Portiis qui ont été transférés ici. Certaines pièces sont décorées essentiellement d’os longs, tibias, péronés, fémurs, radius, humérus… qui permettent d’élaborer des constructions audacieuses, élégantes niches ou arcs élancés ; d’autres sont ornées d’os plats qui judicieusement entassés composent d’agréables cascades ; d’autres enfin sont essentiellement parées de crânes qui, finalement, se prêtent assez mal à des compositions légères et gracieuses ! Heureusement, il y a aussi les petits os, vertèbres, côtes, phalanges et autres qui permettent de réaliser de délicats dessins baroques sur le fond blanc des murs et du plafond, mais aussi des frises, des guirlandes ; c’est exquis, poétique, raffiné…

« … le meilleur tour des Capucins, c’est qu’ils imposent leurs victimes à l’adoration des vivants »[1]

« On aimerait se dire que c’est seulement une parodie, les effets spéciaux de Cinecittà, une pantomime de carnaval. Mais tout est bien vrai. Alors nous filons dehors respirer de tous nos pores la merveilleuse lumière de la via Veneto, où même le fracas de la circulation nous réjouit »[2].

Au second virage de la via vers la gauche, se dresse le palais Margherita dénommé ainsi car il fut la résidence de la reine Marguerite de Savoie après l’assassinat de son mari, le roi Humbert 1er, en 1900, par l'anarchiste Gaetano Bresci qui voulait venger la sanglante répression menée contre les ouvriers milanais en 1898. Le palais a été édifié de 1886 à 1890 par l'architecte Gaetano Koch pour le prince Rodolfo Boncompagni Ludovisi en incorporant le palais Renaissance Orsini. Par suite de difficultés économiques les Ludovisi vendirent le palais à la famille royale. Le Palais devint la résidence de la Reine Marguerite qui y vécut jusqu'en 1924. Après la seconde guerre mondiale le palais fut acheté par les Etats-Unis et est devenu le siège de l'ambassade et du consulat américains.

Entre les deux virages de la Via Veneto, des terrasses fermées de cafés et restaurants sont installées sur le trottoir, un peu comme à Paris, et l’on peut ainsi déjeuner en contemplant le spectacle de la rue. Cela permet de constater que les batailles de cinéma sur la Veneto n’excluent pas aujourd’hui les combats quotidiens pour essayer de survivre. Un vendeur ambulant, d’origine pakistanaise peut-être, profite de la pluie qui tombe sans discontinuer depuis ce matin, pour proposer des parapluies aux promeneurs étrangers et aux cadres d’entreprises qui sortent d’un restaurant. Il s’est posté à un endroit où, tout à la fois, les promeneurs passent nécessairement devant lui, et d’où il peut aussi surveiller la rue sans être vu. Manifestement, il est inquiet. Il scrute continuellement les deux extrémités de la rue. De quoi a-t-il peur ? D’une rafle de la police ? D’être délogé par des concurrents dont il occuperait indûment la place ? De l’intermédiaire véreux qui lui fournit tous les matins la marchandise à vendre dans la journée ? C’est la face sombre de la « Dolce Vita ».


[1] Jean-Paul Sartre. « La reine Albermarle ou le dernier touriste ». 1991.