A propos de la statue équestre de Louis XIV par le Bernin

 

Rome Pinciano Galerie Borghèse Louis XIV

En 1665, au cours de son séjour à la cour de Louis XIV, il aurait été convenu que le « Cavalier Le Bernin » entreprendrait une statue équestre du Roi. Colbert commande donc un projet au Bernin dans l’objectif d’animer le grand vide entre le Louvre et les Tuileries : une statue équestre élevée à la gloire du roi.

Les pourparlers traînent… l’œuvre est finalement réalisée par les pensionnaires de l’Académie de France à Rome, entre 1671 et 1673, sous la direction du Bernin qui modela lui-même le modèle réduit de la sculpture. La statue est achevée en 1677, mais elle est toujours à Rome à la mort de Bernini en 1680 ! Finalement, en juillet 1684, la statue équestre quitte Rome pour Paris où il est prévu de l’installer en mars 1685.

Comme on peut le voir sur la maquette de la statue déposée à la galerie Borghèse, Le Bernin a représenté le roi et sa monture gravissant la montagne de la Vertu comme Hercule avant lui, manière de faire comprendre que Louis XIV en serait le digne descendant. Le roi est un beau jeune homme, svelte et vigoureux, domptant un cheval fougueux. La statue est également organisée selon une spirale avec le mouvement du cheval qui se cabre vers la droite, et le bras du Roi s’écartant à droite en tenant dans la main son sceptre de commandement. Le Bernin développe ainsi une vision dynamique de la puissance royale. Une première modification avait toutefois déjà été opérée par rapport à la maquette : les rochers de la statue ont été remplacés par des étendards ennemis piétinés par le cheval, soulignant le caractère conquérant du roi et ses victoires européennes.

L’œuvre est alors placée à l’intérieur de l’orangerie du château de Versailles, en août, où le roi la découvrit en novembre à son retour de Fontainebleau, dix ans après sa commande. Mais patatras :

« Mercredi 14 à Versailles (…) ensuite il se promena dans l’Orangerie qu’il trouva d’une magnificence admirable ; il vit la statue équestre du chevalier Bernin qu’on y a placée et trouva que l’homme et le cheval étoient si mal faits qu’il résolu non-seulement de l’ôter de là, mais même de la faire briser »[1].

En fait, dès octobre, il y avait manifestement déjà de l’eau dans le gaz car Louvois avait demandé à François Girardon de retravailler la sculpture ! Plutôt que de la briser, la statue fut donc maquillée en statue du général Marcus Curtius lequel, selon les uns, se serait jeté dans un gouffre sur le Forum pour sauver Rome, selon les autres dans les flammes. Les étendards ennemis devinrent des flammes qui viennent caresser le ventre du cheval, signifiant ainsi que le soldat est en train de sauver Rome incendiée. La tête du cavalier fut re-sculptée et recouverte d’un casque à plumes ! Pour être bien sûr de s’en débarrasser, le Roi exila la statue au fin fond de la Pièce d'eau des Suisses. A quelque chose malheur est bon car cet exil la sauva des destructions de la Révolution, toutes les statues équestres de Louis XIV ayant été détruites. Victime de vandalisme en 1980, elle est restaurée et retourne à l’orangerie d’où elle avait été chassée par Louis XIV !

Pourtant on peut trouver cette statue assez remarquable. Certes, Louis XIV n’est pas « en majesté » contrairement à ses autres représentations assez statiques de Montpellier ou Versailles, Place des Victoires, où le Roi manifeste surtout du sérieux, de la dignité et de la solennité ! Mais quelle fougue, quel dynamisme ! Il marque au contraire sa volonté, sa détermination, son audace ! C’est le mouvement qui prime sur la raison… ce qui pourrait expliquer l’incompréhension assez générale des Français vis-à-vis du baroque. Le Bernin aura finalement sa revanche grâce à un architecte sino-américain. D’une part, la statue de Marcus Curtius a réintégré l’orangerie mais aussi, sur proposition de Io Ming Pei, une copie en bronze de Marcus Curtius a été érigée lors du réaménagement des jardins des Tuileries, à l’emplacement même prévu par Le Bernin pour son projet original ! La République a finalement eu le dernier mot sur le roi… mais là aussi il aura fallu du temps : trois siècles.

 

Rome, Montpellier, Senlis, 2002 / 2017