Merveilleux et écologie contre rationalité et maîtrise des éléments naturels

 

Suède Selma Lagerlöf

« Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède » est certainement le roman scandinave le plus connu en France. C’est le résultat d’une commande adressée à Selma Lagerlöf par le ministère de l’Education dans l’objectif de faire connaître leur pays aux petits Suédois. Dans ce conte fantastique, paru en 1906, Selma Lagerlöf, ancienne institutrice, organise le voyage d’un enfant, changé en petit lutin, au travers des différentes régions de la Suède. Très curieusement, peu de temps auparavant (1877), G.Bruno écrit « Le tour de la France par deux enfants » pour le ministère français de l’Enseignement national, destiné à l’éducation des élèves du cours moyen. L’objectif pédagogique est le même : utiliser le prétexte d’une aventure survenue à des enfants pour apprendre de manière « récréative » la géographie, la botanique, l’histoire. Mais la comparaison s’arrête là tant le traitement des deux histoires est différent.

Par delà la qualité de l’écriture, plus riche et diversifiée chez Selma Lagerlöf, c’est sur le fond que le traitement est dissemblable rendant beaucoup plus sensible les différences culturelles. « Le tour de la France par deux enfants » est une histoire réaliste, laïque, développant une approche scientifique et rationaliste des questions, avec une vision cartésienne du monde et un fort attachement au progrès technique et social qui doit permettre de sortir de l’obscurantisme et de résoudre tous les problèmes de l’Humanité, même si le moralisme, le sentimentalisme et le nationalisme ne sont pas absents de l’histoire, loin de là ! Chaque paragraphe est notamment précédé d’un proverbe ou d’une maxime à visées philosophiques ou morales, par exemple : « La puissance de l’industrie et de ses machines est si grande qu’elle effraie au premier abord ; mais c’est une puissance bienfaisante qui travaille pour l’humanité »[1]… C’est beau comme l’Antique ! Rien de tel chez Selma Lagerlöf dont l’histoire est « merveilleuse » puisqu’elle s’organise autour d’un enfant, Niels Holgersson, dont la taille a été réduite par un troll en colère. Cette situation n’a pas que des inconvénients puisqu’alors Niels comprend et parle le langage des animaux ! Réduit à la taille d’un lutin, il traverse la Suède sur le dos d’un jars qui accompagne un vol d’oies sauvages. Le merveilleux est présent tout au long de l’histoire : animaux qui parlent, s’entraident, se réunissent pour de grandes assemblées, présence de lutins, de sorcières, de géants, les éléments naturels, le vent, les rivières, sont traités comme des êtres humains.

Des événements similaires sont décrits par les deux auteurs, mais de toute autre façon. Niels Holgersson, comme André et Julien Volden, ont l’occasion de visiter une usine sidérurgique avec ses hauts fourneaux, ses laminoirs, ses marteaux pilons. D’un côté on insiste sur la puissance et la précision des machines, le fonctionnement technique des hauts fourneaux, le nombre d’ouvriers, le nombre de kilos de fer produits par jour, de l’autre on décrit le spectacle fabuleux du fer en fusion et du travail de l’homme pour en maîtriser le maniement tout en s’interrogeant sur le rôle du fer dans le changement de l’environnement naturel, un ours dit à Niels son souhait de détruire cette usine qui réduit son aire de chasse et décuple la puissance des hommes sur la nature grâce à l’utilisation du fer. Autant Selma Lagerlöf développe les aspects de géographie physique, fleuves, rivières, lacs, montagnes, cultures, forêts, autant G.Bruno insiste sur les aspects économiques et scientifiques : histoire de France, grandes découvertes, biographies des hommes célèbres (avec une large place aux militaires, moins grande pour les scientifiques et très restreinte pour les artistes). Selma Lagerlöf développe très peu les aspects historiques, exception faite de la création de la ville de Stockholm, par contre elle se montre très sensible aux questions environnementales. Dans son récit, elle suggère notamment de ne pas assécher le petit lac Täckern qui sert de refuge et de lieu de nidification pour les oiseaux, et de reboiser systématiquement les forêts incendiées[2].  Ces deux ouvrages soulignent ainsi, sur un même sujet, les différences culturelles : vision « écologique » de la nature dont l’homme est comptable vis à vis des générations futures, intervention du merveilleux dans la vie courante d’un côté, rationalité, progrès social, maîtrise des éléments naturels de l’autre.


[1] Cf. G.Bruno. « Le tour de la France par deux enfants ». 1906. Le choix du pseudonyme G.Bruno, par l’auteur Augustine Fouillée est déjà un programme en soi puisque faisant référence à un prêtre brulé vif par l’inquisition.

[2] « …c’était une sorte de monument qu’on dressait pour les générations futures. On aurait pu leur léguer une colline nue et désertique mais maintenant, au lieu de cela, ils allaient hériter d’une forêt vigoureuse. Et quand leurs descendants se rendraient compte de cela, ils comprendraient que leurs ancêtres avaient été des gens sensés et avisés, et ils penseraient à eux avec respect et reconnaissance ».

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