Analyse psychologique des sentiments ou étude de comportements inconséquents ?

 

Norvège Knut Hamsun

Un autre parallèle étonnant peut être fait avec les romans de Knut Hamsun, « Pan »[1], et de Guy de Maupassant, « Notre cœur »[2].

Knut Hamsun aurait écrit « Pan » à Paris, en 1893, avec la volonté de réécrire le roman de Maupassant, édité en 1890, en prenant le contre-pied de cette littérature qu’il jugeait « psychologique » et en montrant, au contraire, combien les êtres sont dominés par l’inconséquence. Pour ce faire, Knut Hamsun a repris la trame du roman de Guy de Maupassant : l’histoire d’une jeune femme, un peu androgyne, qui aime à s’entourer d’hommes à sa dévotion et dont elle se joue. Le héros masculin y succombe, dans un cas comme dans l’autre, tout en analysant cette dépendance nouvelle et en s’y refusant. Les principales péripéties du récit y sont également reproduites, organisation de soirées avec des amis, excursion dans une île prétexte à une déclaration, liaison du héros avec une jeune servante.

Mais par delà ces similitudes, « Pan » est effectivement un roman curieux pour un Français plus habitué à une certaine rationalité des faits et des comportements, ou du moins à la tendance à intellectualiser et rationaliser des comportements[3].

Les personnages du roman de Knut Hamsun, le lieutenant Glahn, chasseur et amoureux de la nature, la jeune femme, Edvarda, fille d’un négociant d’une petite ville du Nordland, ont des comportements abrupts, des manières rudes, réagissent par impulsions, par ruptures, sans lien direct avec les raisonnements qu’ils conduisent. Le texte lui même comporte des ruptures dans son écriture avec des fins de paragraphes brutalement arrêtées, comme suspendues. De l’écriture générale de l’œuvre, on pourrait dire qu’elle est remarquablement « moderne », composée de phrases brèves sur une architecture simple, réduite au squelette, sujet / verbe / complément, ou, si ces phrases sont plus longues, elles sont alors découpées par des points virgules en autant de petites phrases simples. L’ensemble donne une impression de dynamisme, d’action, de nervosité.

En comparaison, l’écriture de Guy de Maupassant apparaît aujourd’hui précieuse et très intellectualisée. Mais quel contrôle et quelle habileté de la langue ! Comme cela coule remarquablement, sans aspérité et avec quelle douceur ! Avec quelle maîtrise de l’analyse des sentiments !

On peut difficilement imaginer plus grand contraste entre ces deux écrivains. Guy de Maupassant, élevé par une mère cultivée et sensible, ayant suivi des études dans une institution ecclésiastique puis au lycée de Rouen, fréquentant très tôt d’autres écrivains dont Flaubert puis les Goncourt, Zola, Tourgueniev, pratiquant les grands salons parisiens qui étaient alors au cœur de la production artistique mondiale. D’autre part, Knut Hamsun, fils de paysans pauvres, n’ayant fait que des études primaires dans une école rurale, successivement commis, docker, colporteur, apprenti cordonnier, maître d’école, cheminot, puis conducteur de tramway et carrier aux Etats-Unis, cantonnier de retour en Norvège.

Au cours de cette approche de la littérature scandinave, un abominable doute s’est insinué dans mon esprit : le nombre élevé de titulaires du Nobel de littérature dans les pays scandinaves serait-il à mettre en relation avec les pays qui l’attribuent ? Mais non, ce doute est absurde. La preuve ? Au motif qu’Alfred Nobel avait stipulé dans son testament qu’un prix serait attribué chaque année à « l’auteur de l’ouvrage littéraire le plus remarquable d’inspiration idéaliste » les académiciens de Stockholm n’ont-ils pas refusé plusieurs années de suite de décerner le titre à Ibsen ?

Ceci étant le fait souligne aussi, de façon assez étonnante, combien notre représentation de « l’idéalisme » en littérature a changé, mais aussi celle des académiciens suédois au vu de certains titulaires du Nobel : Knut Hamsun, Romain Rolland, Anatole France, André Gide, Ernest Hemingway, Boris Pasternak, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Pablo Neruda, Jose Saramago… Pas très d’inspiration « idéaliste » tout ça !


[1] Knut Hamsun. « Pan ». 1894.

[2] Guy de Maupassant, « Notre cœur ». 1890.

[3] Maupassant dans « L’inutile beauté » souligne lui même ce propos : « Et plus nous sommes civilisés, intelligents, raffinés, plus nous devons vaincre et dompter l’instinct animal qui représente en nous la volonté de Dieu ». Cité par Marie-Claire Bancquart dans la préface à « Notre cœur ».

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