On mange quoi dans les romans policiers ?

 

Suède Sjöjwall Wahlöö

La littérature peut également apporter quelques informations sur les habitudes alimentaires locales. Prenons l’exemple des romans policiers. Côté français les petits gueuletons du commissaire Maigret sont célèbres et tout le monde sait qu’il apprécie les petits plats des restaurants populaires, bœuf bourguignon, tripes à la mode de Caen, choucroute, et bien sûr la légendaire andouillette. Sans oublier les plats mijotés par son épouse, coq aux vins, pintades en croûtes mais aussi, plus quotidiennement, blanquette, cassoulet, ragoûts[1]. Il est vrai que l’on peut contester cette référence au prétexte, fallacieux, que Simenon était Belge. Belge, peut-être, mais il mangeait Français ! Prenons donc un autre héros de roman policier, 100% national, Gabriel Lecouvreur, alias « Le Poulpe ». Ses habitudes alimentaires semblent assez diverses d’une aventure à une autre et souvent liées à la région qu’il fréquente : entrecôte et omelette à Paris, côtes de porc, merguez, chipolatas et pizza aux trois fromages à Montpellier, cassoulet dans les Pyrénées, huîtres, crabe et langoustines en bord d’océan, etc. Avec toutefois un motif d’étonnement : son aversion pour le vin, « même par intraveineuse ou dans le bœuf bourguignon » ce qui en fait un héros français très particulier d’autant plus qu’il est absolument intarissable sur les bières les plus étranges, Imperial Stout, Murphys, Faxe. Heureusement, le tout est racheté par la dégustation régulière des pieds de porcs à la Sainte-Scolasse cuisinés par Vlad au bistrot de l’Avenue Ledru-Rollin, où Maria, la femme du patron, déglace les foies de veau au vinaigre de Xérès.

Qu’en est-il dans les romans policiers suédois ? Martin Beck, le commissaire de police héros de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, ne semble pas accorder beaucoup d’attention à l’alimentation, tout au plus apprend t’on qu’il mange quelques tartines avec du thé ou des canapés[2], mais il semble boire plus souvent qu’il ne mange. Toutefois, il est accompagné d’un comparse, Lennart Kollberg, qui éprouve très fréquemment l’envie de manger ce qui, bien entendu, nous le rend très sympathique. Mais que mange t’il ? Des écrevisses, du bœuf à la scanienne accompagné de betteraves et de concombre, des harengs avec des pommes de terre. On n’en saura pas davantage. Et les autres protagonistes du roman que mangent-ils ? Au détour d’un paragraphe, on apprend que des inspecteurs de police sont attablés devant « un plat de poisson » dans une auberge (un plat « de poisson » ! Qu’est ce que cela veut dire !), qu’un policier se gave de pâte d’amande, ou qu’un des fugitifs s’est fait servir par sa mère « une tranche de viande avec des oignons et des pommes de terre sautées et, comme dessert, un chausson aux pommes avec de la crème à la vanille »… Une tranche de viande ! Oui, mais quelle viande ? Et préparée comment ? Bouillie ? A la sauce à la menthe ? Tout cela est bien maigre, au propre comme au figuré. Toutefois, dans le dernier roman de la série[3], après son divorce, Martin Beck fréquente une jeune femme, Rhéa, qui fait preuve, entre autres talents, de celui de cordon bleu ! Or que prépare t’elle ? Des biftecks hachés, un canapé chaud avec « plein de bonnes choses : du jambon, du pâté » ou des canapés au jambon, à la tomate et au parmesan râpé ! Décidément la tartine et le canapé, semblent être les éléments fondamentaux de la cuisine suédoise. Mais il est vrai, qu’à la fin du roman, Rhéa prépare un homard à « La Vanderbild »[4] sans que l’on sache, malheureusement, de quoi il s’agit.

Certes, on peut penser que la recette des harengs aux pommes de terre ne mérite pas de très longues dissertations. Et pourtant ? Les mérites respectifs des différentes variétés de pommes de terre pour accompagner les harengs gagneraient certainement à être décrits. Quelle variété choisir ? Viola ? Bintje ? Belle de Locronan ? Belle de Fontenay ? Sterling ? Rosa ? Complété de conseils culinaires sur la tenue à la cuisson mais aussi évidemment sur la qualité de leur chair. Et les harengs ? Frais ? Saurs ? Saurs demi-sel ou frais salés ? A l’huile ? Marinés ? Séchés ? Fumés à chaud ou à froid ? Avec une noisette de beurre ? Ou avec une pointe de crème fraîche ? Faut-il en conclure que chez ces gens là, Monsieur, on ne mange pas, on s’alimente, c’est tout ? Si tel était le cas, on comprendrait alors mieux le côté profondément déprimant de la littérature scandinave qui développe une vision tragique de la vie. D’aucuns ont même parlé de « littérature de l’abîme »[5] !


[1] Actes du colloque de Sfax des 8 et 9 mars 1999 sur « Alimentation et pratique de table en Méditerranée ». Jean-Louis Cabanes « Quand Maigret se met à table ».

[2] Maj Sjöwall et Per Wahlöö. « L’assassin de l’agent de police ». 1974.

[3] Maj Sjöwall et Per Wahlöö. « Les terroristes ». 1975.

[4] Le homard à la Newburg ou à la Van Der Bilt, se mange avec une sauce à la crème avec du Porto ou du Xérès.

[5] Jean-René Van Der Plaetsen. Préface aux nouvelles de Tarjei Vesaas, « Le vent du nord ».

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