Une escale maritime entre Liverpool et New-York – Une saignée terrifiante de la population irlandaise

 

Irlande Cobh Quai des transatlantiques

De 1848 à 1950, plus de 6 millions d’Irlandais ont émigré dont environ 2,5 sont partis de la petite ville de Cobh. Située sur la côte Sud, Cobh est un port en eau profonde dans une baie bien protégée ce qui fit de lui au XIXe siècle un des ports principaux des transatlantiques irlandais et une escale sur la ligne Liverpool / New-York. L’Irlande, qui fait partie du Royaume-Uni depuis 1800, est alors une des régions les plus peuplées d’Europe : vers 1840 la densité́ de population est de 84 habitants au km2 et la population croit de 1,6% par an passant de 6 à 8 millions en cinquante ans.

L’ile est exclusivement agricole ; les terres appartiennent à des grands propriétaires britanniques, protestants, généralement non-résidents, qui les louent cher à des fermiers irlandais, catholiques et pauvres. La culture de la pomme de terre et l’élevage bovin permettent à ces familles de survivre tant bien que mal sur des surfaces médiocres louées à des tarifs élevés grâce à une alimentation basée sur la pomme de terre et le lait. Néanmoins, dès la première moitié du XIXe siècle, le taux d’émigration de l’Irlande est déjà l’un des plus élevés d’Europe (7 ‰). En 1845, le Phytophtora infestans (le mildiou de la pomme de terre), allié à l'humidité du climat, provoqua une forte chute de la production, de l'ordre de 40 %, entraînant une famine terrible dans la population. Des familles sont expulsées de leurs terres et meurent de faim alors que le pays continue d’exporter les denrées alimentaires collectées par les grands propriétaires. Il y aurait eu un million de victimes et un quart de la population aurait quitté le pays, accélérant une tradition d’émigration. L’Irlande est le seul pays européen dont la population diminua au cours de cette période. La Grande Famine[1] durera jusqu'en 1851, mais elle aura des répercussions de très long terme sur la démographie de l'Irlande par suite des non-naissances liées aux décès mais surtout aux non-naissances liées à la très forte émigration de la population féminine en âge de procréer. De 1841 à 1850, 781 000 Irlandais rejoignent les Etats-Unis, et 914 000 de 1850 à 1860.

« L’Angleterre, pays de production capitaliste développée et pays industriel avant tout, serait morte d’une saignée de population telle que l’a subie l’Irlande. Mais l’Irlande n’est plus aujourd’hui qu’un district agricole de l’Angleterre, séparé d’elle par un large canal, et qui lui fournit du blé, de la laine, du bétail, des recrues pour son industrie et son armée »[2].

Cette émigration massive sera rendue possible par la révolution des transports maritimes qui a eu lieu dans la première moitié du siècle avec la construction de navires ayant une coque en acier et munis de machines à vapeur. La durée de la traversée transatlantique passe de 5 à 9 semaines quand elle est effectuée à la voile à 10 jours avec la machine à vapeur. En sus, elle améliore la ponctualité des traversées transatlantiques permettant de prévoir des rotations régulières des navires. La course à la vitesse et à la taille que vont se livrer les grandes compagnies maritimes dans la seconde moitié du XIXe siècle va permettre d’augmenter les capacités de transport, certains paquebots pouvant transporter plus de 2 000 migrants. L’Inman Line, la seconde compagnie transatlantique après la Cunard Line, se spécialisa même dans le transport d'émigrants irlandais (une partie des associés de l’Inman Line étant des quakers irlandais) en utilisant à partir de 1859 le port de Queenstown (aujourd’hui Cobh) comme une des escales principales de la compagnie entre Liverpool et New-York (1857 / 1893). Connaissant les très dures conditions de vie et de transport de leurs compatriotes, l’Inman Line fut la première compagnie à assurer la nourriture des émigrants pendant la traversée, jusqu’alors chaque famille devait assurer sa nourriture pendant le transport.

A l’occasion de l’anniversaire des 150 ans de la Grande Famine, un intérêt nouveau s’est manifesté pour cette période tragique de l’histoire irlandaise qui eut des répercussions mondiales. En 1989, une fondation a été créée à Cobh, « Cobh Heritage Society », qui a transformé en musée l’ancienne gare Victoria par laquelle arrivaient les migrants. Le « Cobh Heritage Centre », inauguré en 1993, retrace l’histoire de la Grande Famine et de l’émigration irlandaise, ainsi que deux autres moments dramatiques, l’escale du Titanic à Cobh en 1912 lors de sa traversée inaugurale et le torpillage du Lusitania par un sous-marin allemand à 10 miles de Cobh en 1915.


[1] Voir Revue française de civilisation britannique. « La grande famine en Irlande, 1845-1851 ». XIX-2 | 2014.

[2] Karl Marx. « Le Capital ». Livre premier, tome III, chapitre 25. 1867.

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