Le beaujolais nouveau est arrivé – Comice agricole dans la cour de la Direction

 

Tchad Beaujolais nouveau

Depuis deux jours, je remarque, ou finis par remarquer, un panneau qui trône au milieu du hall de l’hôtel avec écrit, en gros, au feutre noir, de manière assez malhabile : « Jour J - 2 » suivi d’un grand point d’interrogation. Hier matin, le panneau annonçait bien évidemment le jour J - 1 ! J’ai supposé qu’il s’agissait d’une de ces petites fêtes qu’organisent de temps en temps les hôtels internationaux pour occuper des soirées d’autant plus longues que la nuit tombe très tôt sous les tropiques, vers 18 heures, et à 19 il fait nuit noire. Petites fêtes indispensables pour certains hôtes, notamment les officiers du dispositif « Epervier », qui vivent quasiment à demeure à « La Tchadienne ».

C’est sans curiosité particulière que je regarde à nouveau le panneau ce matin : « Jour J : le beaujolais nouveau est arrivé ! ». Nous voilà en plein Sahel, dans un pays en guerre, à l’économie en ruine, au milieu d’habitants dont une très grande partie vit difficilement avec des revenus dérisoires ou des retards de salaire, dans l’insalubrité, avec les corvées d’eau, l’insécurité sur les routes mais aussi dans la ville même de N’Djamena où sévissent la nuit les sbires d’Hissène Habré, et je vais néanmoins pouvoir me jeter un petit beaujolpif derrière la cravate, comme à Paris, Lyon ou Mâcon ?

Pour N’Djamena, comme pour New York ou Tokyo, les caisses de beaujolais ont été embarquées hier soir dans les jets. Arrivé cette nuit, le vin est disponible au comptoir pour y être dégusté, apprécié, discuté. Cet anachronisme, qui éclate avec l’arrivée du beaujolais nouveau à N’Djamena, est-il plus aberrant que cet hôtel dans lequel je dépense, en une nuit, l’équivalent du revenu annuel d’une famille de paysans tchadiens, d’un hôtel dans lequel je dispose d’un confort inconnu de la plupart des maisons de N’Djamena ? A contrario, pourrais-je moi-même travailler dans d’autres conditions ? Bien évidemment, non.

La même semaine, une exposition agricole est organisée dans la cour de la direction de l’enseignement agricole, une sorte de comice agricole local. Dans une vingtaine de stands de bois et de paille sont exposés des réalisations exemplaires, des outils agricoles simples, des innovations techniques faciles d’accès et susceptibles d’aider au développement de la production agricole et agro-alimentaire. Dans ce salon de l’agriculture version tchadienne, on trouve par exemple le modèle d’un foyer en terre, en banco, qui permet d’en améliorer le rendement thermique et donc de diminuer la consommation de bois utilisée pour chauffer les gamelles dans un pays où le bois devient de plus en plus cher et précieux. Dans un autre stand, un modèle de cheminée, en banco toujours, augmente le tirage du foyer pour les mêmes objectifs.

Est exposé également un large tapis circulaire de paille tressée sur lequel tourne un rouleau en ciment constituant une aire de battage améliorée du mil pour écraser les grains et éviter les pertes. Ainsi qu’une pompe à eau à godets, manuelle, composée de matériels de récupération notamment des fûts métalliques pour en rendre la construction simple et peu coûteuse. Le soufflet d’un plateau de forge est composé du ventilateur d’un séchoir à cheveux récupéré actionné par une roue de bicyclette, là encore pour améliorer le rendement thermique du foyer mais aussi pour rendre moins pénible le travail de l’aide-forgeron qui actionne les peaux de chèvres des soufflets. Il y a également une machine manuelle à « tricoter » du grillage à partir d’un fil galvanisé, un autre foyer amélioré découpé dans un fût d’huile, un grenier à grain permettant de mieux lutter contre les nuisibles, un semoir attelé, etc.

Un autre stand présente des méthodes d’éducation participatives pour les paysans, notamment la méthode dite « GRAP ». Celle-ci est basée sur l’utilisation de figurines de carton que l’on place sur un tableau de feutres au fur et à mesure que l’on construit une histoire avec le public. Le « coopérant » est ainsi symbolisé par un personnage blanc, bien évidemment, mais ses attributs essentiels, à quoi on le reconnaît véritablement, sont un sac à main et les clefs de sa voiture ! Sur la cloison de ce stand, cette déclaration imprimée : « Pendant que d’autres tentent d’atteindre la lune, nous essayons d’arriver jusqu’aux villages ».

Manifestement il est plus facile d’obtenir un verre de beaujolais nouveau à N’Djamena que d’atteindre les villages reculés du Tchad !

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