Croissance et crise immobilière - Le lotissement Coppedè - Un décor d'opérette

 

Rome Nomentano Coppede

Une vive croissance démographique et de grands travaux caractérisent les premières années de la Rome capitale qui ne comptait alors que 200 000 habitants en 1870. L’installation du Roi et du gouvernement central a eu pour conséquence la construction de nombreux bâtiments publics et d’habitation. De vastes places, piazza del Independenza, piazza dell'Esedra (actuelle piazza della Repubblica), piazza Vittorio Emanuele... et de grandes artères, via Nazionale, via Cavour, corso Vittorio Emanuele étendent le tissu urbain ancien.

Cette phase d’urbanisme sauvage déboucha sur une grave crise immobilière en 1888[1] avec l’abandon de nombreux chantiers et la faillite d’entreprises. A partir de 1907, un début de régulation essaye d’ordonner les nouvelles constructions. Bien sûr, ce développement urbain n’est pas non plus sans opérer une ségrégation sociale entre quartiers populaires (Ostiense, Garbatella, Termini…) et beaux quartiers (Aventino, Nomentano, Vittorio Veneto…).

C’est dans cette période qu’est décidée la construction d’un nouvel ensemble dans le quartier de Trieste (via Brenta, via Tanaro, piazza Mincio, via Ticino), hors les murs, au Nord de la Villa Albani, une grande villa construite en 1760 au milieu d’un vaste jardin, par le cardinal Alessandro Albani qui souhaitait y mettre en valeur sa collection d’antiques.

« Celui-ci est chef des Piémontais, homme d’esprit, galant et le plus répandu de tous dans les sociétés de la ville. Il aime le jeu, les femmes, les spectacles, la littérature et les beaux-arts, dans lesquels il est grand connaisseur »[2].

Cet ensemble est souvent dénommé « Coppedè District » tout simplement parce qu’il a été conçu et réalisé par un seul et même architecte, Gino Coppedè, né à Florence, et ayant exercé précédemment ses talents à Gênes. L’objectif était de construire un ensemble de très grande qualité dans lequel devaient être hébergées un certain nombre d’ambassades de pays étrangers[3]. Il comprend vingt-sept bâtiments, disposés à partir d’un noyau central, la Piazza Mincio agrémentée d’une fontaine imposante, la fontaine des grenouilles (fontana delle Rane).

La commande du lotissement date de 1915. La première présentation du projet a lieu fin 1916. En août 1917, le comité de construction du quartier suggère d’accentuer le thème de la Rome antique dans la décoration des immeubles, c’est pourquoi il sera ajouté au projet un « arc de triomphe » entre deux immeubles. Le premier immeuble, le Palais des Ambassadeurs, est achevé en 1921. Coppedè poursuivra son œuvre jusqu’à sa mort en 1927. Le quartier est alors complété par un certain Paul Emile André.

Certes, on retrouve bien, par-ci par-là, quelques éléments de décoration « à la romaine », mais l’essentiel fait plutôt penser au moyen-âge ou à la Renaissance florentine, avec des tours, des échauguettes, des murs à bossage, des fenêtres à meneaux, de fines colonnettes, des loggias, des balcons le tout accompagné d’une décoration des plus disparates avec des animaux, serpents, abeilles, lion de Saint Marc, aigle de Saint Jean, griffons… des portraits d’hommes illustres, Pétrarque et Dante, une victoire ailée, un cavalier. Que sais-je encore ?

Il paraît que ce décor d’opérette est utilisé fréquemment pour des films car l’ensemble a du charme, d’autant qu’il est entouré de jardins luxuriants. Il n’est pas sans faire penser à certaines productions de Gaudí à Barcelone.

« Assis sur le rebord de la fontaine où à la fin de l’année sont jetées les plus belles filles du lycée Avogadro, au milieu de ces maisons de pain d’épices tirées d’un recueil de contes, devant ces portes d’entrée d’imitation gothique d’où pourrait s’échapper un gnome ou une sorcière, les amis vous serrent la main, émus, et vous jurent : on revient la semaine prochaine, promis »[4].


[1] Emile Zola rend compte de cette spéculation urbaine dans « Rome ». 1896.

[2] Président De Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740. A propos des successeurs possibles au pape Clément XII.

[3] Il accueille toujours les ambassades d’Afrique du Sud, de Bolivie, du Lesotho.