Que faire des protestants décédés dans la ville des papes ? - Deux célébrités, Antonio Gramsci et Carlo Emilio Gadda - Ce que l'entretien du cimetière révèle de notre rapport à la mort

 

Rome Testacio Cimetière acatholique

Au temps des Etats de l’Eglise, quand la charité chrétienne régnait en maître sur le territoire de Rome, les non-catholiques ne pouvaient s’y faire enterrer. Avec l’existence de peuples et de nations protestantes ou orthodoxes, qui avaient néanmoins des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, il devenait urgent de trouver une solution d’autant que ces mécréants poussaient parfois l’audace jusqu’à mourir dans la cité papale !

Finalement, une solution fut trouvée avec l’achat d’un terrain situé au Sud de la ville, le long des remparts, à la porte Saint-Paul. Si cet espace, acquis en 1734, était à l’intérieur de l’enceinte romaine, il était néanmoins assez éloigné de la ville papale qui ne dépassait pas alors le forum romain. Mais les catholiques ne sont guère plus tolérants que d’autres confessions et les tombes étaient assez souvent profanées dans ce lieu éloigné, ce qui amena la Prusse et la Russie à faire ériger, à leurs frais, un mur d’enceinte en 1817.

Le cimetière est toujours privé et il est géré par une commission composée des représentants de quatorze ambassades étrangères (Afrique du Sud, Canada, Danemark…). Les financements proviennent des familles des défunts avec l’achat de concessions trentenaires, mais pour 20% des 2 500 tombes seulement, les autres étant trop anciennes. Enfin un certain nombre d’Etats contribuent aux frais. Il est toujours possible d’y être enterré, mais il faut néanmoins « montrer patte blanche » : n’être pas catholique, n’être pas Italien mais résider en Italie. Deux cas, au moins, ne répondent pas à ces critères, Antonio Gramsci et Carlo Emilio Gadda ! En règle générale, ce ne sont pas ces deux noms qui sont cités quand on parle du cimetière et des célébrités qui y reposent. On fait plutôt référence aux poètes anglais et amis John Keats (1795 / 1821) et Percy B. Shelley (1792 / 1822). Mais je n’ai pas lu ces derniers alors que j’ai, un tout petit peu, fréquenté les premiers pour qui j’ai quelque affection.

Antonio Gramsci (1891 / 1937) est un homme politique et philosophe, membre fondateur du Parti Communiste Italien dont il fut responsable et créateur du quotidien « l'Unità ». Il a été élu député de Turin de 1924 à 1926, ce que le nouveau pouvoir fasciste ne pouvait guère tolérer. Il a été arrêté le 8 novembre 1926, condamné pour conspiration et incarcéré à la prison « Regina Coeli ». Il paraît que le procureur aurait déclaré « Il faut empêcher ce cerveau de penser », ce qui était lui rendre un bel hommage involontaire ! En captivité, il écrivit des « Carnets de prison ». Malade, il meurt quelques jours après être sorti de prison. C’était un théoricien de la lutte sociale qui avait notamment étudié les questions de la culture. Petite phrase de Gramsci à méditer en ces temps difficiles :

« La crise, c'est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître »

Carlo Emilio Gadda (1893 / 1973) est un écrivain et poète. Il critique le fascisme et les valeurs bourgeoises notamment par l’utilisation du langage populaire, le dialecte romain ou le jargon technique. Il a notamment rédigé un roman policier goguenard, « Quer pasticciaccio brutto de via Merulana »[1] dont l’action se déroule dans Rome au temps du fascisme.

Le cimetière est généralement plus connu sous le nom de « cimetière des Anglais » ou de « cimetière protestant » car ce sont à la fois la nationalité la plus représentée, même s’il contient aussi des Allemands ou des Suédois, et la confession la plus courante. Mais y sont également présents des orthodoxes… et des athées !

Ces derniers temps, la presse américaine se serait beaucoup inquiétée de l’état du cimetière dans lequel, oh, my god, certains poètes reposent « au milieu des mauvaises herbes et des flaques » ! Ce cimetière me parait plutôt fort agréable, les allées sont ratissées, les pelouses tondues, les feuilles et branches mortes ramassées. Il ferait plutôt envie… non pas de mourir, n’exagérons rien, mais plutôt d’y lire un bon livre, au soleil, sur une chaise longue, avec un bon café romain, ristretto. Certes, les pierres tombales et les statues sont verdies par les mousses, les marbres se délitent, les racines déchaussent un peu les tombes, mais faut-il en faire un scandale ? Cette inquiétude n’est-elle pas plutôt le signe, très américain, du refus de voir la maladie, la déchéance, la mort ? Il faudrait un cimetière « clean », propre, impeccable, d’où la mort serait absente ! Ce peuple ignore le romantisme.


[1] Carlo Emilio Gadda. « L’affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

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