Ce que disent Rainer Maria Rilke et Elsa Triolet de la salle de bal du château de Český Krumlov

 

Tchéquie Cesky Krumlov Château salle de bal 1

Inspiré généralement par les personnages de la Comedia dell’arte à l’italienne et à la française, Josef Lederer anime les murs de la salle de bal avec fantaisie. Il y peint certes des Pierrots et des Colombine mais aussi toutes sortes de personnages, les uns masqués et vêtus selon la mode de la cour, ou habillés en ottomans en chinois, voire en habits régionaux.

Tout ce petit monde se comporte comme s’il était invité à une fête au château, des couples se promènent, des groupes se forment et discutent, examinent les autres invités, notamment ceux qui sont dans la salle, et ne manquent pas d’ironiser et de se railler sur nos costumes ou nos attitudes…

Cette salle n’a pas manqué de frapper l’imagination des romanciers qui ont eu l’occasion de la visiter. Reiner Maria Rilke en fait la description suivante dans ses « Histoires pragoises » :

« C’était alors comme dans la grande salle des masques du château de Krummau, dont les parois sont peintes, jusqu’à la voûte sonore, de personnages aussi grands que nature. C’est un peintre français, dit-on, qui les a décorées, il y a de cela des siècles, et sa composition est si adroite, si riche et d’une si surprenante variété que, même en plein jour, on voit surgir sans cesse, derrière chacune des figures formant ces groupes de carnaval, de nombreux personnages aux déguisements extravagants. A Krummau, d’ailleurs, on sait fort bien que cette particularité ne peut être attribuée à l’habileté du peintre, mais bien au fait étrange que les chevaliers et les dames se réveillent à une certaine heure et recommencent à jouer le drame, chaque nuit de nouveau »[1].

Pour rendre compte du côté féerique de la composition picturale, l’écrivain suggère que ces personnages dessinés, « plus vrais que nature », sont des êtres fantastiques qui renaissent à la vie chaque nuit pour danser et s’amuser, et se figent au petit matin pour retrouver la même pose.

Elsa Triolet, dans une œuvre très originale, « Ecoutez-voir », - faut-il parler de roman illustré ? ou de livre d’images romancées tant l’écrit et l’image se nourrissent l’un de l’autre ? - a situé une scène de la vie de son héroïne, Madeleine, dans la grande salle de bal du château de Český Krumlov.

« La vie en trompe-l’œil. Je suis gagné par l’optique de Madeleine, non, par sa méfiance, son incrédulité. Il me semblait que j’étais tout prêt d’elle, mais quand je voulais la saisir, il fallait se rendre à l’évidence : elle était ailleurs. L’adresse diabolique d’un artiste peintre m’avait fait croire à sa présence. On l’aurait prise pour une des figures dans la salle des fêtes de ce château que nous visitâmes, toutes peintes en trompe-l’œil : des dames et des messieurs costumés et masqués occupaient les loges autour de la salle, s’appuyaient aux murs, à des colonnes, étaient assis sur les balustrades des loges, se cachaient dans les encoignures... des miroirs augmentaient la confusion, je ne distinguais plus ma droite de ma gauche, j’arrivais à me retrouver dans mon propre dos. Je cherchais Madeleine parmi cette foule qui n’attendait que la musique pour se lancer au milieu de la salle, tourner, danser... J’attrapai son épaule comme on se pince pour être sûr qu’on ne rêve pas. Elle se retourna, saisie : « Vous n’êtes pas bien ? » et elle secoua ma main. Un arlequin me rit au nez. Je devais être ridicule »[2].

Ici plus de personnages fantastiques issus du romantisme allemand pour magnifier les peintures de la salle, c’est par une description du trouble intérieur du narrateur, l’impression de vivre une vie en trompe-l’œil, que l’on rend compte de l’extraordinaire de cette salle.


[1] Rainer Maria Rilke. « Histoires pragoises ». 1929.