Un étrange théâtre de plein-air aux gradins pivotants – Et une non moins étrange polémique avec les technocrates de l’UNESCO

 

Tchéquie Cesky Krumlov Théâtre pivotant

Le théâtre de plein-air de Český Krumlov est une nouvelle tentative, moderne, de renouveler l’architecture du théâtre. Il s’agit d’un amphithéâtre en gradins situé dans le jardin à la française du château des Schwartzenberg.

Pour permettre l’utilisation de décors naturels différents, l’architecte a imaginé la construction de gradins pouvant tourner sur eux-mêmes. Grâce à un moteur, l’ensemble des gradins pivote en roulant sur des galets permettant, par des rotations de 90 degrés, de passer d’un décor de forêt, à celui d’une allée de jardin à la française, puis d’un petit château baroque, à celui d’une vaste pelouse enfin. Les gradins sont surmontés d’une impressionnante salle technique afin, non seulement de commander les rotations de la salle, mais surtout de disposer de tous les dispositifs d’éclairage indispensables à une représentation théâtrale en soirée.

« Au cœur du parc, des projecteurs flambèrent, découvrant des rangs étagés de spectateurs, un amphithéâtre en tranche de tarte, le côté étroit du triangle en l’air, l’arrondi en bas. Nous montâmes les marches raides des gradins. Le murmure de la foule dans l’absence des murs était doux... Il s’éteignit tout à fait, en même temps que les projecteurs, le ciel prit aussitôt ses distances et, dans la nuit revenue, l’amphithéâtre entier amorça, sans secousses, avec la mollesse silencieuse d’un départ sur l’eau, un mouvement de rotation.

Il s’arrêta au bout d’un quart de cercle... trompettes, lumières ! une pelouse illuminée, violente de vert, costumes écarlates. On jouait du Shakespeare.

La scène terminée, l’amphithéâtre se remit en mouvement, il nous amena devant d’autres lumières : la façade d’un château, puis devant des sous-bois, devant une allée... »[1].

Du théâtre grec, à celui de la Renaissance à Vicenze, puis à celui moderne de Český Krumlov, on est ainsi successivement passé d’une absence de décor, à la représentation imaginaire des rues de Thèbes, puis à l’utilisation de décors naturels accomplissant une démarche étrange sur la représentation théâtrale, allant de l’abstrait au concret.

Il n’est pas sûr que l’exemple du théâtre tournant de Český Krumlov fasse beaucoup d’adeptes car dans la représentation théâtrale il est rarement besoin d’avoir des décors réalistes, il suffit que l’on ait le symbole des lieux dans lesquels se déroule l’action, une table et une chaise, un balcon, une porte... Mes souvenirs de mises en scènes les plus exécrables sont d’ailleurs souvent liés à des réalisations hyperréalistes comme dans « La Fanciulla del West » où il ne manquait pas une boucle de ceinturon ni une frange de cuir, alors que je conserve un souvenir ému d’une « Vie de Galilée » mise en scène par George Wilson dans un décor totalement nu.

L’avenir du théâtre tournant de Český Krumlov n’est pas nécessairement lié à ces éléments de mise en scène mais plus matériellement aux desiderata des technocrates de l’UNESCO qui jugent sa présence incompatible avec le délicieux petit pavillon baroque qu’il jouxte et lui sert de décor ! Cette « attraction commerciale » perturberait l’authenticité du jardin ( ! ) et empêcherait la mise en valeur du belvédère. En conséquence, faute de démantèlement de la structure, l’UNESCO décrèterait Český Krumlov « chef d’œuvre en péril ».

Cela fait maintenant plus de quinze ans que la farce se joue au théâtre de Český Krumlov, l’UNESCO se faisant toujours plus insistante et l’Etat tchèque jouant la montre, ne respectant pas les calendriers successifs de démantèlement du théâtre tournant. C’est que celui-ci a ses défenseurs et j’avoue plutôt en être. Après tout, même si l’on peut considérer ce théâtre comme une verrue devant une œuvre baroque, il ne sera pas immortel et il peut être très facilement détruit. N’y aurait-il pas quelques ayatollahs au sein de l’administration de l’UNESCO supportant mal les loisirs populaires surtout quand ils ont été érigés par un gouvernement socialiste ?