Familles, je vous hais ?

 

Grèce Mycène Porte des lionnes

« Ce sont les ombres des grands meurtriers, des grandes victimes qui attendent le voyageur dans les ruines de Mycènes »[1].

« L’immobilité qui règne aujourd’hui en ces lieux fait penser à l’épuisement d’un monstre cruel et intelligent qu’on aurait saigné à mort »[2].

Peu de visiteurs à l’entrée de l’acropole de Mycènes. Il tombe un petit crachin qui vous glace les os et s’accorde finalement assez bien au tragique du lieu. Les grands meurtres peuvent-ils s’accorder des fortes chaleurs accablantes où chacun recherche désespérément un coin de fraîcheur, un souffle d’air ?

L’enceinte, lourde, massive, composée d’énormes blocs accumulés, grossièrement équarris, est percée d’une porte sur le linteau de laquelle est posé un monolithe triangulaire où sont sculptées deux lionnes séparées par une colonne. « La porte des lionnes, au fond de son vestibule de blocs, ouvre sur la préhistoire » [3]. Bien qu’ayant vu de nombreuses photos de la porte, je prends conscience, brutalement, qu’une reproduction, évidemment de taille plus réduite, était apposée sur les murs de l’amphithéâtre de dessin de mon lycée. C’était une vaste salle, en demi-cercle, à éclairage zénithal par des verrières situées dans la toiture. Au centre, notre vieux professeur de dessin, cheveux grisonnants et collier de barbe, avait disposé sur un guéridon une assiette et une serviette qu’il nous fallait dessiner. Sur les murs, les fameuses reproductions de bas-reliefs : la « porte des lionnes », mais aussi « la lionne blessée » ! Les félidés étaient donc bien à l’honneur dans cet établissement sans que cela nous ait étonné tant nous avions de difficulté à reproduire les plis de la serviette.

Quand Oreste montera la rampe pour venir accomplir la terrible prédiction de la pythie, il ne reconnaîtra pas la porte des lionnes ; il est vrai qu’il n’avait que deux ans lorsqu’il partit. « Tout ce que je me rappelle du palais d’Agamemnon, c’est une mosaïque. On me posait dans un losange de tigres quand j’étais méchant, et dans un hexagone de fleurs quand j’étais sage » [4]. Mais nous n’en sommes pas encore là, c’est seulement dans quinze ans que doit revenir Oreste. Clytemnestre est montée sur les remparts avec la population de Mycènes pour observer l’arrivée du cortège royal annoncée par un émissaire d’Agamemnon. Mais aujourd’hui, le ciel est bas, lourd et dissimule le moutonnement de la plaine. Chacun pense : « Il va y avoir du vilain » [5], sans qu’aucun des mycéniens n’ose s’avouer qu’il s’agit moins du mauvais temps que de la situation de la reine et de son amant à la veille du retour du roi. Les premières bourrasques de neige balayent la cité faisant rentrer précipitamment les habitants dans leurs maisons et les touristes dans leurs autocars. Seuls quelques fous s’acharnent encore à gravir la rampe qui monte au palais des Atrides. Oui, il va y avoir du vilain, parce que non seulement Clytemnestre a cédé aux instances d’Egisthe, le régent, mais celui-ci n’a pas très bien entretenu les routes sur lesquelles on se tord terriblement les pieds ! Je doute que le roi des rois apprécie beaucoup l’état des voiries de sa cité.

Du palais, détruit au XIVe siècle avant J-C, il ne subsiste que les bases des murs et les sols pavés. Il est difficile de repérer l’escalier du trône qu’Electre cirait avec tant d’acharnement pour que son oncle, Egisthe, s’étale sur le marbre [6], ou d’identifier la salle dans laquelle, tout à l’heure, le régent offrira un magnifique banquet en l’honneur du retour d’Agamemnon, car rien n’est encore prêt. Difficile aussi de retrouver la piscine dont Egisthe et Clytemnestre savonneront les marches pour faire glisser le roi alourdi par son armure d’or avant de le percer de coups d’épée. Ou faut-il croire Clytemnestre lorsqu’elle déclare avoir « enroulé autour de lui la fastueuse embûche de cette étoffe » [7] afin de pouvoir plus sûrement le frapper à coups de haches ? Encore quinze ans à attendre et Electre armera son frère, Oreste, pour qu’il tue sa mère et son amant. Alors, saisi de folie, Oreste deviendra la proie des Euménides, les génies ailées à la chevelure de serpents, protectrices de l’ordre établi qui s’acharnent sur leurs victimes. Mais chacun sait cela...


[1] Paul Morand. « Méditerranée, mer des surprises ». 1938.

[2] Henry Miller. « Le colosse de Maroussi ». 1941.

[3] Paul Morand. « Méditerranée, mer des surprises ». 1938.

[4] Jean Giraudoux. « Electre ». 1937.

[5] Jean-Paul Sartre. « Les mouches ». 1943.

[6] Jean Giraudoux. « Electre ». 1937.