Apollon organise son petit commerce – Accident ou assassinat chez les Atrides ?

 

Grèce 1996 Delphes

 « Le paysage où le marbre se marie si tendrement à l’olivier, avec la mer au loin, surpassait en beauté tous les autres lieux de la terre »[1].

Apollon sur son char, attelé de cygnes, entreprit de parcourir la Grèce afin de choisir le lieu où serait établi son sanctuaire. C’est ainsi qu’il atteignit le Sud du mont Parnasse où un dragon femelle, né de la terre, gardait un ancien oracle. Ce lieu était connu comme le centre de l’univers, car c’était là le point où s’étaient rencontrés deux aigles lâchés par Zeus l’un de l’Est, l’autre de l’Ouest. Apollon tue le dragon et le laisse pourrir sur place.

Apollon décide alors de s’approprier l’oracle pour son propre compte, on n’est jamais si bien servi que par soi-même, et la prêtresse chargée de proférer l’oracle du Dieu s’appellera désormais la Pythie (pytho signifiant pourrir en grec). Comme Apollon cherchait des prêtres pour son nouveau temple, il conduisit des marins crétois vers celui-ci en se transformant en dauphin. Décidément ces dieux se conduisaient de manière bien humaine détournant les bateaux comme d’autres les avions. Le nom du site de Delphes (delphis est le nom grec du dauphin) est issu de ce détournement qui serait aujourd’hui désigné « d’abus de biens sociaux » ou « d’acte de terrorisme ».

C’est à un croisement de chemins, à la sortie de Delphes, qu’Œdipe rencontre un cortège conduit par un vieil homme qui lui refuse le passage. Sur cette route construite à flanc de montagne, sous les grandes falaises rocheuses des Phædriades, au-dessus de l’étroite vallée du Pléitos tapissée au fond d’un duvet argenté d’oliviers, comment imaginer un croisement de routes, venant d’où ? Allant où ? Il n’y a ici nulle place pour deux chemins.

Pasolini reconstitue[2] la tragique rencontre dans un paysage bien moins accidenté. C’est qu’en fait elle aurait eu lieu à une vingtaine de kilomètres de Delphes, vers Thiva, au croisement de la route conduisant à Distomo et au monastère d’Osios Loukas, au milieu de champs labourés et d’oliveraies, non loin d’une station-service. On sait qu’Œdipe revenait de Delphes, Laïos allait-il ou revenait-il du monastère d’Osios Loukas ? Le constat de gendarmerie est imprécis à ce sujet. Mais citons les principaux éléments de la déposition d’Œdipe contenus dans ce constat :

« J’approchais du carrefour quand je vis venir à ma rencontre, précédé d’un héraut, un vieillard tel que tu l’as dépeint, monté sur un char et accompagné de serviteurs. Le héraut me crie rudement de me tirer hors du chemin. Le vieillard aussi. Et même le héraut me pousse. Je riposte, je le frappe. Alors le roi, guettant le moment où je passais à côté du char, en pleine figure me décharge un violent coup de fouet. Il le paya cher. Je lève mon bâton, je frappe : il tombe à la renverse, roule du char à terre. Et je tue aussi tous les autres... »[3].

Faut-il expliquer le geste d’humeur d’Œdipe par le fait que la Pythie venait de lui annoncer de biens mauvaises nouvelles : le meurtre de son père et le mariage avec sa mère ? Ceci excuse-t-il cela ? La polémique fit longtemps rage dans le Landernau local, outre sur le comportement d’Œdipe, mais aussi sur le degré de responsabilité de la Pythie, même si tout le monde s’accordait à la juger indirecte. N’avait-elle pas commis une erreur en annonçant aussi brutalement son avenir à Œdipe ? N’aurait-elle pas dû s’entourer de plus de précautions ? Mais, de toute façon, le destin devait bien s’accomplir, la Pythie n’y pouvait rien changer, alors ?

Une chose est sûre, par la suite, les prophéties de la Pythie furent beaucoup moins claires : elles se présentaient le plus souvent au commun des mortels comme de méchantes énigmes, bien difficiles à décrypter et à comprendre, montrant par-là que la Pythie avait retenu la leçon et prenait quelques garanties par rapport aux jugements humains.


[1] Simone de Beauvoir. «  La force de l'âge ». 1960.

[2] Pier Paolo Pasolini. « Œdipe-Roi ». 1967.