Survivre avec le Petit Larousse – Une population sous contrôle

 

Vietnam Village Lat

Dalat, c’était la résidence climatique de la bourgeoisie saïgonnaise aux temps de la colonie.

« A Dalat, les colons de Saigon se léguaient de père en fils de vastes maisons normandes, savoyardes ou landaises que chaque rentier, fidèle à son terroir, avait bâti à 1 500 mètres d’altitude dans un bassin de vallée où la jungle s’abstenait de croître. Un petit Vichy, avec plus d’oisiveté encore »[1].

Déception, il pleut. Mais n’est-ce pas son climat tempéré qui lui valut son succès ? Sur des collines douces, couvertes de sapins, se mélangent chaumières normandes, maisons basques et villas modern’style ! Le crachin et l’humidité finissent de vous convaincre que vous êtes dans une station de la côte atlantique, des Pyrénées ou de Vendée. Ajoutez à cela quelques « belles françaises », des taxis 203 Peugeot et Dauphine Renault rangées en épi devant le marché.

Le « Guide du routard » recommande chaudement le restaurant de M Phan Thài, dans le centre ville, derrière le marché. Ancien professeur de français au Lycée Yercin de Dalat, celui-ci dû quitter sa fonction au lendemain de la Libération du Viêt-Nam. Parlant parfaitement le français, il était devenu suspect au temps de l’amitié triomphante avec les pays du socialisme réel.

Pendant plusieurs années, il a cultivé les roses de son jardin et sa connaissance de la langue française avec le « Petit Larousse ». Comme il fallait bien vivre, son épouse a monté un petit restaurant. Avec le développement du tourisme, son affaire prospère aujourd’hui. C’est lui qui accueille ses hôtes et vous propose la carte en prenant soin de souligner que c’est son épouse qui cuisine. Il ne manque pas, à chaque plat, de venir demander si tout se passe bien, mais sans insister. C’est vers la fin du repas, quand vous êtes disponible pour les choses de l’esprit, qu’il engage la discussion. Il se définit aujourd’hui comme un « garçon de café ». Peut-être faudrait-il préciser, de café littéraire tant sa conversation est émaillée de références aux belles-lettres françaises. Une de ses filles ayant épousé un éleveur batave, il doit se rendre, pour la première fois, en Europe ! Combien de fois l’a-t-il rêvé ce voyage ? Il a déjà composé la liste des sites à visiter en France : la tombe de Chateaubriand, le val lamartinien, la maison de Victor Hugo place des Vosges, bref tous les hauts-lieux de la littérature française. Le vieil homme nous montre fièrement la lettre reçue de la Société Larousse à qui il avait expliqué le réconfort apporté par la lecture du dictionnaire dans ses années d’exil intérieur. Encore une fois la présence Française avec un grand « F », mais pour combien de temps ? L’usage du français disparaît au profit de l’anglais, la langue de l’économie, du commerce, des échanges, de la modernité, de la chanson.

Le soir, nous mangeons dans un restaurant chinois de la place du marché. Pendant toute la durée du repas, à l’extérieur, deux femmes, aux habits très colorés, resteront assises à attendre notre sortie. A ce moment, elles sortiront de leur balluchon, des pièces tissées, aux dessins géométriques et aux couleurs vives. Ce sont des femmes Lats, des « montagnards » de l’ethnie Mnong. Ces minorités ethniques sont encore jugées suspectes par l’Etat vietnamien et il faut obtenir un laissez-passer spécial pour pouvoir se rendre dans leurs villages. Ces minorités non Viêt, ont été abondamment mises à contribution lors des guerres comme auxiliaires dans les armées françaises et américaines. L'emploi de « mercenaires » à des tâches peu recommandables est une pratique courante et l'armée française créa des commandos composés de Hmong, Mnongs, Méos, Lats ou de Khmers et d'anciens Vietminhs.

Les Lats sont régis par un système matriarcal : c’est la femme qui dirige la maison et choisit son époux. La maison, de bois, abrite toute la famille, parents, enfants et leurs conjoints, petits enfants, sans chambres ni séparations. Le foyer est à même le sol, sans cheminée ni conduit de fumée. Le long des murs, des jarres de grès dans lesquelles fermente l’alcool de riz. On le boit en aspirant dans un tuyau que l’on se passe de bouches en bouches. Dans cette famille, le mari est un ancien adjudant de l’armée française, il parle couramment le français et l’écrit avec soin, presque préciosité.

Une vaste église de bois, couverte de tôle domine le village, car les Lats sont catholiques. Le curé, Viet, parlant également parfaitement le français, nous accueille dans sa cure, une habitation simple sur les parois de laquelle sont accrochés des tambours, l’instrument de musique des Lats qu’ils utilisent pendant les offices. La conversation tourne autour des difficultés du curé à exercer son ministère : absence de moyens, suspicion des autorités, pratiques magiques de ses « ouailles ».


[1] Alain Dugrand. « Les craven de l'Oncle Ho ». 1994.

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