Devant Saint-Pierre, il fallait une place qui soit « à la hauteur » de l’édifice

 

Rome Borgo Place Saint Pierre et via della Conciliazione

Dans le Borgo, c’est bien sûr la basilique Saint-Pierre qui retient l’attention car tous les grands noms des architectes de la Renaissance participèrent à son érection de 1506 à 1626, de Bramante à Carlo Maderno, en passant successivement par Sangallo l’ancien, Raphaël, Baldassare Peruzzi, Sangallo le jeune, Michel-Ange, Giacomo Barozzi Vignola, Giorgio Vasari, Domenico Fontana et Giacomo Della Porta ! Leurs interventions successives permirent finalement d’inaugurer la basilique, mais celle-ci était alors bien vide… alors qu’elle devenait le plus vaste monument couvert au monde : 23 000 mètres carrés. En comparaison, Notre-Dame de Paris n’en compte que 6 000 et Sainte-Sophie 10 000.

Gian Lorenzo Bernini travaillera pendant près d’un demi-siècle à « garnir » Saint-Pierre et à aménager ses abords ! Le Bernin fut d’abord chargé de l’aménagement intérieur de la basilique avec la création du baldaquin, les loggias, les médaillons, la gloire et les tombeaux de quelques papes, mais avant l’intérieur, c’est bien évidemment l’extérieur qui attire l’attention du visiteur et notamment la colonnade de la Place Saint-Pierre (1657 / 1665).

« Il y a des places-mères comme la Place Saint-Pierre de Rome, où la colonnade de Bernin figure les deux bras maternels de l’Eglise ouverts pour accueillir les fidèles en son sein »[1]

Le Bernin avait une difficile équation à résoudre : dessiner une très grande place pour accueillir les très nombreux pèlerins, limiter les démolitions coûteuses de bâtiments existants, éviter les effets soulignant l’horizontalité de la façade alors jugée excessive. Il imagina une place composée de deux parties. L'une, en trapèze inversé s'ouvrant vers la basilique, sur le modèle de la place du Capitole dessinée par Michel-Ange, visant à visuellement rétrécir la largeur de la façade. L'autre, organisée selon deux demi-cercles dont les centres sont situés de part et d’autre de l’obélisque central. L'unité de l'ensemble est assurée par les portiques, à colonnes toscanes, disposés en deux branches ouvertes à l'orient, comprenant 284 colonnes de 20 mètres de haut, sur quatre rangées. Nous retrouvons le goût de Bernini pour les compositions en trompe l’œil : lorsque l’on est au centre d’un des hémicycles, un seul rang de colonnes est visible au lieu des quatre rangs successifs, c’est que la circonférence des colonnes augmente vers l’extérieur du cercle pour donner, de loin, l’impression d’une taille égale des colonnes. Mais laissons la parole à Stendhal :

« Ceci est tout simplement la perfection de l’art. Supposez un plus d’ornements, la majesté serait diminuée ; un peu moins, il y aurait de la nudité. Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade est le chef d’œuvre »[2].

Bien que ne manquant pas une occasion de dire tout le mal qu’il pensait de l’art baroque, Stendhal savait néanmoins reconnaître les réussites du Bernin ! Par contre, il se montre des plus sévères sur les 140 statues de saints en travertin qui surplombent la corniche de la colonnade lesquelles, selon lui, présentent des « mouvements assez ridicules »…

Pour nous, cette année-là, en ces jours de décembre, il y a aussi un peu trop d’ornements sur la place, diminuant d’autant la majesté du lieu. En effet, au pied de l’obélisque, une énorme et bien laide crèche a été construite pour ces temps de Noël, une crèche « naturaliste », plus vraie que nature, avec personnages à taille humaine, une authentique maisonnette de Palestine avec puits, auvent et oliviers véritables ! Pour un peu nous aurions droit à un bœuf, un âne et toute une basse-cour en chair et en os... Pourquoi pas Blanche Neige et les sept nains pour tomber dans la mièvrerie et la vulgarité. L’année suivante peut-être ? Dans ce lieu magnifique, habité naturellement par l’esprit, où la spiritualité est même sensible aux intelligences les plus rationalistes et les plus fermement athées, des esprits étroits, rétrogrades ou pire, condescendants, imaginent répondre à la ferveur populaire par ce Disneyland calotin au centre de la Place Saint-Pierre ! J’en ai honte pour les catholiques.


[1] Dominique Fernandez. «  Le voyage d’Italie – Dictionnaire amoureux ». 1997.

[2] Stendhal. « Promenades dans Rome ». 1829.

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans le rione de Borgo

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