Tallin, Estonie - Un monde autrefois inaccessible

 

Estonie Tallin Fortifications-1

Pour assurer la réussite de notre projet, nous avons décidé d’établir un camp de base préalable avant le grand saut vers l’inconnu.

C’est la ville de Tallin, capitale de l’Estonie, que nous avons choisie comme point de départ à partir de duquel nous lancerons notre exploration sur la Finlande. Il me faut bien avouer que je n’ai pas souhaité me rendre à Tallin tout à fait par hasard. Entre Tallin et moi, il y a en effet une vieille histoire, et celle-ci débute quand j’étais encore enfant.

« Chacun ne commence à se retourner vers son passé que lorsque son avenir se rétrécit »[1].

Dans la salle à manger de l’appartement de mes parents trônait un imposant buffet, massif, bas, tout en longueur. Entre les deux portes qui permettaient d’accéder à la vaisselle du dimanche, étaient alignés quatre tiroirs superposés, profonds et pesants. Mes parents avaient pris l’habitude de ranger leur correspondance dans les deux tiroirs du milieu. Ils contenaient, pour l’un d’entre eux, des blocs de papier, des enveloppes, des feuilles de papier buvard, plusieurs carnets d’adresses de formes et de tailles différentes, des stylos à bille et à plume, une bouteille d’encre et, pour l’autre, des lettres pliées, avec ou sans enveloppes, des cartes postales, des dessins d’enfants et quelques photographies tombées certainement d’une enveloppe, le tout rangé dans de vieilles boites de chocolat de Noël. Bien sûr, s’y ajoutaient toute une série d’objets généralement d'emploi peu ordinaire, souvent cassés ou hors d’usage, porte clefs de compagnies aériennes, tube doré pour ranger une cartouche d’encre en voyage, morceaux déchirés d’enveloppes pour conserver un joli timbre, etc. Bref, le tiroir à bazar.

Les jours où j’étais consigné à la maison pour cause de pluie, de froid ou de convalescence suite à une maladie infantile, il était toujours tentant d’aller fouiller dans les tiroirs pour en tirer toutes sortes de choses, étranges et magiques parce qu’en relation avec des pratiques ou des histoires que je ne connaissais pas. Parmi les enveloppes déchirées, les lettres dont les plis restaient comme enregistrés par le papier lui même, il y avait une curieuse carte postale. D’une taille un peu supérieure à celle des cartes courantes, elle était imprimée sur un papier cartonné, jauni, d’assez médiocre qualité. Entourée d’un cadre blanc, la photographie, en noir et blanc, représentait une muraille médiévale sur laquelle se détachaient de hautes tours. Dans le bord inférieur, quelques mots étaient écrits, en allemand, d’une calligraphie un peu anguleuse et à l’encre verte. Au recto, la carte était vierge de toute correspondance, d’adresse et de timbre.

Bien sûr, je devais bien alors questionner mes parents sur l’origine de cette carte, sur ce qui y était écrit, sur cette ville, mais je n’en ai pas conservé la mémoire. Ensuite, à l’adolescence, l’on s’intéresse moins à ces souvenirs endormis dans les tiroirs et, comme l’on défend jalousement sa propre indépendance et sa vie sentimentale naissante, l’on a aussi quelque pudeur à interroger ses parents sur leurs souvenirs de jeunesse. Aujourd’hui, j’aimerais avoir les réponses à mes interrogations mais il n’y a plus personne pour y répondre et je viens seulement de retrouver cette carte après l’avoir longtemps cherchée ! Aussi ne me reste-t-il que quelques souvenirs mêlés d’hypothèses.

La photographie était donc celle de la muraille de Tallin, si caractéristique avec ses tours fines, d’une grande hauteur, dépassant la muraille d’enceinte. La carte semblait d’origine allemande et pouvait avoir été éditée pendant la seconde guerre mondiale quand le Reich nazi occupait l’Estonie. Par quels chemins était-elle arrivée dans le tiroir de notre buffet ? Pourquoi mes parents l'avaient-ils conservée ? Mystère.

Pour moi, outre l’énigme constituée par l’origine de cette carte, celle-ci représentait également un monde totalement inaccessible, par son éloignement d’une part, mais aussi parce qu’il était alors inclus dans un ensemble fermé, impénétrable, dont on ne savait rien ou pas grand chose : l’Union Soviétique. L’effondrement du mur entre l’Est et l’Ouest autorisait donc maintenant d’établir notre camp de base à Tallin et de vérifier une hypothèse secondaire : la carte postale de mes souvenirs représentait-elle bien cette ville ?