Les murailles de Tallin - Rêves et réalités

 

Estonie Tallin Fortifications-2

Arrivés à Tallin dans l’après-midi, après avoir récupéré notre voiture de location et trouvé notre hôtel en bordure de la vieille ville, mon premier mouvement a bien sûr été de rechercher « l’image » que j’avais en mémoire. A dire vrai, ce ne fut pas très difficile. Mon image souvenir correspond très exactement à la muraille médiévale située au Nord-ouest de Tallin, comprenant les tours Loewenschede (du nom de son constructeur – 1374), « Derrière les religieuses » (parce que située derrière un couvent), « Jambe en or » (dont les guides n’expliquent malheureusement pas l’origine du nom) et du sauna (car le sauna des religieuses y était adossé !).

Comme cette partie de la muraille surplombe un vaste jardin, où étaient organisées les foires expositions à la fin du XIXe siècle, c’est aussi la partie du mur d’enceinte qui est la plus fréquemment représentée car la plus facile à prendre en photo.

Je suis passé au travers du miroir. Je suis dans la carte postale de mes souvenirs d’enfance.

Mais la réalité se rappelle bien vite à vous, ne serait-ce que parce qu’elle est en couleur alors que je vivais dans une représentation en noir et blanc, sur un fond légèrement sépia car le carton de ma carte postale était de mauvaise qualité et avait « mal vieilli ».

Si j’étais venu à Tallin avant l’effondrement de l’Union Soviétique, peut-être aurais-je pu me projeter plus facilement dans mon image en noir et blanc, comme dans ces photographies de Gérard Rondeau[1] du début des années 90 avec leurs ciels bas, leurs pavés luisants de pluie, les lumières blafardes de rares réverbères et ces insolites passants bien emmitouflés.

Mais, depuis, Tallin s’est ouverte au monde, avec les Finlandais tout d’abord qui débarquent pour une brève journée ou un week-end et repartent avec le coffre de leur automobile rempli de bouteilles de vin et d’alcool, les Allemands ensuite qui viennent y chercher une partie de leurs racines, tous les Européens enfin depuis l’entrée de l’Estonie dans l’Union Européenne. Les immeubles de la vieille ville sont restaurés, les façades ravalées et peintes de couleurs vives, jaune, rose, bleu, des bureaux et des commerces flambants neufs, aux vitrines et mobiliers design, repoussent brutalement les habitants vers les banlieues tristes de Lanasmae, aux immeubles de béton gris avec leurs balcons rose bonbon ou rouge délavés, séparés de vastes espaces, vides, sans arbres, aux pelouses non entretenues, quadrillés par de larges avenues à la circulation encore sporadique.

 « Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boîte à ordures »[2].

Mon Tallin à moi était à la ressemblance de Prague avant que celle-ci, également, ne se « Salzbourguise », devenant un décor d’opérette trop net, trop propre, trop léché. Quelque chose de beau, mais de froid et conventionnel, un cadre de bois doré entourant un grand espace vide, un biscuit peinturluré et doré représentant des petits ducs et de frêles marquises figés pour l’éternité dans des poses mièvres.

« Un fait important mais jusque là négligé faisait sa première apparition, à savoir que je m’étais étourdiment amené avec moi dans l’île »[3].

J’avais aussi négligé cette précaution, je m’étais amené avec moi, traînant mes souvenirs, accompagné de mes représentations, escorté de mes fantasmes, et bien évidemment, cela ne collait pas tout à fait avec la réalité !

Finis la magie et le rêve issus d’une carte postale ancienne et longtemps introuvable.


[1] Danièle Sallenave, Gérard Rondeau. « Capitales oubliées – Vilnius, Riga, Tallin ». 1992.

[2] Louis Ferdinand Celine. « Voyage au bout de la nuit ». 1932.

[3] Alain De Botton. « L’art du voyage ». 2002.

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