Des périls de la littérature scandinave – Aarto Pasilina

 

Finlande Pasilina

Les résultats obtenus dans nos différentes approches de terrain apparaissent plus contradictoires et complexes que nous ne l’avions imaginé. Aussi une dernière étude par les textes de référence de la littérature est-elle indispensable.

« Un livre n’est jamais qu’une espèce de boîte pleine de pages et le lecteur ne sait presque jamais ce qui l’attend. Il doit prendre un risque »[1]

Et quels risques ! Nous avions en mémoire les terribles périls encourus à la lecture de Knut Hamsun, Henrik Ibsen, Maj Sjöwall et Per Wahlöö, ou Tarjei Vesass ! Pour tout dire, je craignais le pire avec la littérature finnoise dans une spirale infernale partant d’un peu de spleen, en passant successivement par tous les échelons de la descente aux enfers : la gueule de bois, la mélancolie, la tristesse, le cafard, le découragement, l’abattement, l’accablement, la prostration, l’asthénie, la neurasthénie, la dépression, pour finir inévitablement en tentatives de défenestration… heureusement, habitant un rez-de-chaussée, les conséquences peuvent en être mieux maîtrisées !

Hé bien, ce spécimen finlandais existe ! Et au lieu de sombrer dans le pessimisme et l’alcool, je me suis esclaffé tout seul passant pour un doux dingue aux yeux de ceux qui ne savaient pas en quelle compagnie j’étais. Un coup de blues ? Paasilinna ! Un peu de langueur ? Paasilinna ! Une déception ? Paasilinna vous dis-je ! Paasilinna, c’est le meilleur des antidépresseurs et, à ce titre, l’achat de ses ouvrages devrait être remboursé par la Sécurité Sociale. Cela ne coûterait pas plus cher et serait au moins aussi efficace. Ayant suivi dernièrement une cure assidue de Paasilinna, je peux témoigner que l’usage de Paasilinna, même répété, est sans effets secondaires nocifs. Certes, j’ai pu constater une légère accoutumance, pouvant même déboucher sur une subtile dépendance après la lecture de quatre ou cinq ouvrages, mais il suffit de poursuivre le traitement pour manifester une euphorie soutenue et de bon aloi. Seul petit problème, la production de Paasilinna est limitée à environ un ouvrage tous les trois ou quatre ans. Vous risquez donc d’épuiser rapidement le stock et de vous retrouver en état de manque. Rien de grave cependant car, contrairement aux médicaments courants, vous pouvez utiliser plusieurs fois la même pilule, ou vous souvenir de quelques passages particulièrement ironiques ou décalés pour retrouver votre bonne humeur.

Une histoire de Paasilinna part généralement d’une situation très ordinaire de la vie courante dans laquelle il se produit un fait nouveau, mais à priori banal, un lièvre accidenté par une voiture, la rencontre d’un repris de justice en cavale, l’aide apportée à une personne âgée… Mais cette rencontre aura les conséquences les plus inattendues, avec un effet boule de neige, comme par exemple la déroute d’un exercice militaire, la démonstration que la politique agricole la moins coûteuse consiste à détruire les exploitations agricoles et, plus extraordinaire et plus rare, la punition des « méchants » par eux-mêmes et, à contrario, des « gentils » qui tirent profit des malversations et des malveillances des précédents ! Le fait est assez rare, frisant même le miracle, pour être souligné.

Les romans de Paasilinna se déroulent dans les vastes espaces, dits naturels, du nord de la Finlande (« Le lièvre de Vatanen », « La forêt des renards pendus », « La cavale du Géomètre »…). Ils soulignent l’importance des activités de pêche dans les lacs, de cueillette des baies ou des champignons dans les vastes forêts enneigées… Mais ce n’est manifestement plus qu’un rappel nostalgique d’une époque aujourd’hui disparue (cf. chapitre précédent sur la prétendue « nature finnoise ») quand les Finnois étaient encore bûcherons, agriculteurs, chasseurs, dans la vaste nature. Voulez-vous une autre preuve de l’urbanisation accélérée et généralisée de la Finlande ? C’est pourtant Paasilinna lui même qui nous l’offre. En effet, au cours de notre périple, nous n’avons jamais réussi à rencontrer les prétendus dieux tutélaires de la Finlande dont Paasilinna nous parle pourtant abondamment[2] : Uko Yujimana, le Dieu de l’orage, Sampsa Pellervoinen le dieu à l’abondante crinière, dieu de l’agriculture et de l’élevage, mais aussi chargé de lutter contre le froid et de faire revenir le printemps, Ronkoteus, dieu du seigle et Vrankannos de l’avoine, Tapio , l’esprit de la forêt, Nyrkytär sa femme, Ahti, l’esprit des eaux.


[1] Manuel Vasquez Montalban. « Le Labyrinthe grec ». 1991.