Une lutte entre démarche scientifique analytique et croyance religieuse basée sur des textes sacrés

 

Pouilles Stupor Mundi

En 2016, est parue une bande dessinée peu ordinaire tant par l’histoire que par le dessin, « Stupor Mundi » de Nejib[1]. L’action se déroule dans le Castel del Monte, à l’époque de Frédéric II, et met en scène un savant bagdadi, Hannibal Qassim El Battouti, un personnage de fiction inspiré librement de Ibn al-Haytham, ou Alhazen (965 / 1039), scientifique arabe, qui serait l’inventeur de la chambre noire (« camera oscura »).

Néjib aurait trouvé par hasard le point de départ de sa bande dessinée : par un petit trou dans les volets fermés il constate la projection de l’image du décor extérieur sur une surface transparente, l'image inversée (gauche  / droite) et renversée (haut / bas). C’est le principe de la chambre noire : en restreignant la lumière extérieure de façon que ses rayons lumineux, émanant du décor, n'entrent que par un seul point dans une chambre noire, l'écran interceptant cette lumière ne recevra que les rayons issus, en ligne droite d'un seul point du décor placé en face de la paroi comportant le trou. Ainsi fonctionnent les appareils-photos.

Partant de cette idée, Neijib se renseigne sur le sujet et découvre qu’elle a été théorisée et mise en pratique par le père de l’optique moderne, Alhazen. La mise en œuvre de recherches sur la chambre noire et des tentatives de fixation des images sur une support servent alors de ligne directrice au scenario qui est construit autour de l’affrontement entre savants, les uns développant une pensée analytiques et rationnelle, les autres refusant toute remise en cause des textes sacrés, bible ou coran, laquelle aboutirait à affaiblir leur pouvoir sur les esprits et la société.

Nejib imagine que Frédéric II a rassemblé dans le Castel del Monte d’éminents savants et des érudits de son époque, médecins, bibliothécaires, alchimistes, astrologues, géomètres. L’idée est très séduisante et donne ainsi une fonction à ce château qui correspond bien à ses caractéristiques architecturales : un lieu entièrement consacré aux choses de l’esprit. Tout ce qui a trait aux aspects matériels, boucher, boulanger, maréchal-ferrant… étant effectué dans les maisons qui entourent le château. Cette communauté intellectuelle va donc accueillir Hannibal Qassim El Battouti, chassé de Bagdad par des religieux intolérants, afin qu’il puisse poursuivre des recherches qui intéressent tout particulièrement l’empereur.

L’histoire se déroule après le retour de la sixième croisade de Frédéric II, autour de 1240 : en effet, en 1239, disparaît Hermann von Salza, grand-maître de l’ordre des Chevaliers teutoniques et conseiller de Frédéric II, et en 1246 la construction de Castel del Monte est attestée. Tout le règne de Frédéric II est traversé par les querelles entre l’empereur et les papes, l’un souhaitant s’affranchir de la tutelle de l’église, les autres voulant maintenir leur prééminence sur l’empereur et les pouvoirs temporels. Déjà, en 1077, suite à la querelle des investitures des évêques, Henri IV avait dû faire pénitence et amende honorable devant le pape, à Canossa. Mais la crise s’amplifia avec Frédéric Ier de Hohenstaufen (Frédéric Barberousse, 1122 / 1190, le grand-père de Frédéric II) et le pape Alexandre III, crise qui entraîna des guerres sanglantes en Italie, les partisans de l’empereur (les gibelins) s’opposant, parfois au sein d’une même commune, aux partisans du pape (les guelfes). La querelle prit même des allures grotesques avec la controverse sur le protocole de soumission selon lequel l’empereur devait conduire le cheval du pape par la bride et lui tenir le pied à l’étrier !

Le récit mêle étroitement des personnages réels (Frédéric II, Hermann von Salza, le pape Innocent IV), des faits réels (la lutte entre l’empereur et le pape, l’intérêt de Frédéric II pour les sciences, le Castel del Monte, la découverte des principes de l’optique), avec des personnages de fiction (Hannibal Qassim El Battouti, sa fille et son serviteur, des érudits de la cour de Frédéric II) et des faits imaginés (la construction d’une chambre noire au Castel del Monte et des expériences de fixation des images), l’ensemble dans une période charnière, le Moyen-âge qui est alors à son apogée (gothique classique) mais les contacts avec la civilisation arabe permet progressivement de redécouvrir les textes des philosophes grecs.

Le récit est bien sûr une occasion pour souligner les dangers de toutes les idéologies fondamentalistes qui prétendent tout expliquer sur la base de livres saints, lesquelles en prennent les déclarations au pied de la lettre, sans en rechercher les adaptations à notre monde réel.


[1] Nejib. « Stupor Mundi ». 2016.

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