Un baroque acceptable pour des Français biberonnés au cartésianisme et au classicisme

 

Pouilles Martina Franca Basilica San Martino Détail

Martina Franca est une petite ville qui s’est adonnée assez tardivement aux joies du baroque, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. A Martina Franca, l’église de San Domenico est de 1753, celle du Carmel de 1758, la porte de San Stefano de 1764 et la basilique San Martino de 1767. Ces dates correspondent à un moment charnière, celui où le style rococo jette ses derniers feux sur l’Europe et où c’est un nouveau style qui va émerger, le style néo-classique, avec les exemples du Panthéon (1757) ou du Petit Trianon (1768). Connaissant l’incompréhension que manifestent en général les Français pour l’art baroque, je fais néanmoins l’hypothèse que Martina Franca est une ville qui sera susceptible de les charmer, voire les séduire. En effet, les palais et monuments baroques y sont de taille relativement modeste et le visiteur n’est jamais « sonné » par l’ampleur des sculptures, décorations et accessoires divers qu’il a sous les yeux. De plus, toutes les façades des maisons et palais de la ville sont peintes en blanc ce qui leur donne un air de simplicité et de modestie qui contredit l’affectation et l’emphase qu’exprime assez souvent l’art baroque.

Mais le baroque n’a pas tout submergé et la ville sait aussi réserver quelques surprises.

L’entrée dans la vieille ville s’effectue généralement par la porte Saint-Etienne (San Stefano) qui communique avec la partie urbaine développée au XIXe siècle. C’est désormais une porte « de prestige » qui a remplacé la porte médiévale défensive. Le cintre est soutenu par deux pilastres avec des chapiteaux composites qui maintiennent l'entablement et une corniche en très fort relief. Au sommet du fronton aux formes curvilignes se dresse la sculpture équestre de Saint-Martin. Aux angles supérieurs de la porte, deux volutes supportent des pot-à-feu. La statue équestre du patron de la ville, Saint-Martin, commémore l'intervention miraculeuse du saint qui, le 16 Juin 1529, aurait sauvé la ville des redoutables mercenaires d'origine balkanique, les Cappelletti, dirigés par le condottiere Fabrizio Maramaldo au service de la royauté espagnole. Saint-Martin aurait alors fait apparaître une armée de cavaliers qui aurait terrorisé les assaillants[1].

Derrière la porte Saint-Etienne, le Palazzo Ducale forme le troisième côté de la Piazza Roma. Servant actuellement d'hôtel de ville, il a été construit par un architecte bergamote, Giovanni Andrea Carducci, pour Petracone V Caracciolo en 1668, sur l'emplacement de l'ancien château des Orsini (fin XIVe siècle). La façade est des plus simple, rythmée seulement verticalement par des pilastres et horizontalement par un long balcon. Sa décoration fait curieusement référence au maniérisme tardif de la Renaissance, à la Giulio Romano, et non au baroque alors en pleine expansion en Italie !

Sur la place suivante, du Plébiscite, la basilique San Martino est une magnifique réalisation du baroque tardif, mais elle n’en impose pas du fait d’une façade relativement étroite et, il faut bien le dire, parce qu’on l’aborde en général par le côté et non de face. La partie la plus ouvragée est bien évidemment le haut-relief de Saint-Martin, patron de la ville, au-dessus du portail principal.

« Le voici (Saint-Martin), au-dessus du portail de l’église homonyme, à cheval sur sa monture blanche cabrée, coupant de son épée en deux moitiés son manteau, devant le mendiant dont le pied prend appui sur la volute d’ornement »[2].

Tout y est, niche de forme concave, fronton curviligne interrompu, moulures à enroulements, volutes de feuillages, feuilles d’acanthe, putti, un vrai festival. Ce qui étonne toutefois c’est que Saint-Martin a perdu un pied…

« Dans les années 1920, l’archiprêtre fit enlever les attributs du cheval, scandalisé par leur volume. Le pied gauche du cavalier fut emporté avec la virilité du palefroi »[3] !

Voilà un petit exemple concret de la manière dont l’intolérance, l’incompétence et la bêtise participent à la dégradation des œuvres culturelles du passé !


[1] Fabrizio Maramaldo semble être une victime coutumière des apparitions de saints ! Ses troupes se seraient déjà débandées devant l’apparition de San Secondo, à Asti, en 1526 !

[2] Dominique Fernandez. « La perle et le croissant – L’Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg ». 1995.