Chinatown sur l’Amstel – Quelle ligne de partage entre innocence et culpabilité ? 

 

Pays-bas Amsterdam Zeedjik

Une partie des scènes du roman d’Albert Camus, « La chute »[1], se déroule dans un bar à matelots d’une ruelle étroite, Zeedijk (« digue de la mer ») qui serpente de la gare à la place du marché dominée par le Waag, ancienne porte fortifiée du XVe siècle. Le bar en question s’appelait dans le roman, le « Mexico-City », laquelle appellation aurait été transformée par la suite en « Mexico-Ranch »...

Mais par quoi est-il remplacé en 1997 ? « Bangkok » ? « Palais d’or » ? Ou « Baguettes d’argent » ?

En effet, la ruelle est désormais colonisée par les bars et restaurants thaïlandais et chinois avec enseignes en idéogrammes ou caractères thaïs. De puissants véhicules, de type Mercedes, stationnent impunément au milieu de l’étroite chaussée, avec chauffeurs, hommes d’affaires et hommes de main d’origine asiatique. Impossible de trouver trace du bouge batave décrit par Camus et, bien sûr, encore moins de « l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement »[2].

En 2016, s’il existe encore des restaurants asiatiques dans la ruelle, il semble que son statut économique et social se soit amélioré. Non seulement elle compte désormais également des restaurants italiens ou argentins, mais sont également présentes quelques boutiques de parfum ou de fringues, sans parler de l’érection du plus grand temple bouddhique de style chinois en Europe, la pagode He Hua.

Avec « La chute », Camus reprend la forme du monologue de « L’étranger ». Un monologue en cinq parties, correspondant à cinq rencontres, une par jour, aux cours desquelles le personnage qui parle (Jean-Baptiste Clamence) rencontre un compatriote français à Amsterdam. Clamence confesse à son interlocuteur ses nombreuses petites lâchetés, ses petits égoïsmes, toutes ces fautes et petits arrangements pas très moraux que l’on commet au cours de sa vie et que généralement on s’efforce d’oublier bien vite. Avocat, menant une carrière à succès, ayant une vie agréable, divertissante, recherchant toujours son plaisir immédiat, Clamence a en effet découvert que sa vie était en réalité faite de mille manquements à la morale sociale le jour où, marchant au bord de la Seine, il entend un corps tomber à l’eau et qu’il poursuit son chemin sans intervenir. En confessant ses fautes à tout un chacun au « Mexico-City », Clamence oblige ses interlocuteurs à se poser à eux-mêmes la question de leur culpabilité. Clamence exerce désormais la fonction de « juge pénitent » : en faisant pénitence il impose à ses interlocuteurs de faire leur examen de conscience, de se juger eux-mêmes car il n’y a pas d’un côté des innocents et de l’autre des coupables, mais chacun de nous est aussi coupable.

« Une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue »[3].

Albert Camus écrivit « La chute » à Amsterdam pendant un court voyage qu’il y fit et son thème est inséparable de sa vie personnelle. Albert Camus en l’occurrence fait ici œuvre d’écrivain-pénitent ! A travers le personnage de Clamence, c’est aussi Camus qui se juge lui-même car il avait une vie sentimentale complexe, imposant peu ou prou ses maîtresses à son épouse Francine, ce que celle-ci acceptait très mal au point de faire une tentative de suicide.

Mais, le thème du roman dépasse très largement les questions liées à la vie personnelle de Camus. En affirmant que la ligne de partage ne passe pas entre innocents et coupables, Camus rejette une vision manichéenne de la société et des théories politiques. Il réaffirme ainsi une vision de la vie et du monde marquée par la complexité, la dualité, qui s’oppose aux théories abstraites à partir de laquelle on « juge » bonnes ou mauvaise les actions des uns et des autres. C’est en Clamence ou même grâce à Clamence, la réaffirmation de l’existence d’une sensualité méditerranéenne de la vie. « Je comprends ici, ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure »[4].

Tipasa contre Amsterdam ?


[1] Albert Camus. « La chute ». 1956.

[2] Idem.

[3] Socrate.

[4] Albert Camus. « Noces – Tipasa ». 1938.

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