Un musée très visité – Un journal tout à la fois commun et exceptionnel

 

Pays-Bas Amsterdam Prinsengracht Maison Anne Franck 1

« Cela t’intéresse peut-être de savoir si je me plais dans ma cachette ? Je dois te dire que je ne le sais pas encore moi-même. Je crois bien ne jamais pouvoir me sentir chez moi dans cette maison, ce qui ne veut pas dire que j’y sois malheureuse. J’ai plutôt l’impression de passer des vacances dans une pension très curieuse »[1].

Le musée « Anne Frank » est l’un des musées les plus visités d’une ville pourtant riche en musées d’importance. Il est l’un des plus modeste, comprenant sur la façade du canal les différentes salles du commerce de gros en épices d’Otto Frank et, à l’arrière, les pièces de « l’annexe » où vécurent cloîtrées pendant deux ans les familles Frank et Van Pels, de 1942 à 1944, et où ils crurent pouvoir échapper ainsi à la fureur fasciste.

Devant l’immeuble du 263 Prinsengracht la queue des visiteurs est quasiment permanente même si vous avez pris soin de commander votre ticket par internet un mois avant votre visite ! Cet intérêt révèle ainsi, s’il en était besoin, combien le livre a eu un impact fort sur les consciences.

C’est, me semble-t-il, parce que ce journal est à la fois très commun et tout à fait exceptionnel que s’explique cet impact. Commun parce qu’il décrit émotions et sentiments de toute adolescence, de notre adolescence, et que nous pouvons donc complètement nous identifier à l’histoire de cette jeune fille : découverte de son corps, des premiers troubles sexuels, affirmation de soi, de son autonomie de pensée, révolte contre des règles sociales imposées, volonté de se faire reconnaître comme personne, songes... Qui n’a rêvé d’une si merveilleuse cachette dissimulée par une bibliothèque et où l’on puisse fuir le monde extérieur ?

« Avec ses murs vides, notre petite chambre faisait très nue. Grâce à papa, qui avait emporté à l'avance toute ma collection de cartes postales et de photos de stars de cinéma, j'ai pu enduire tout le mur avec un pinceau et de la colle et faire de la chambre une gigantesque image. C'est beaucoup plus gai comme ça. »[2]

Mais ce journal est exceptionnel également parce qu’il révèle chez Anne une très grande finesse d’analyse de soi et de ses relations aux autres. Et exceptionnel, enfin, par le contexte de bruit et de fureur qui entoure ce moment somme toute banal du passage de l’enfance à l’âge adulte. L’impact du « Journal » est d’autant plus important qu’il ne décrit évidemment pas l’horreur nazie et ses camps de concentration, mais que la jeune Anne a néanmoins une connaissance précise de la situation des Juifs.

« Le soir, je les vois souvent défiler, ces hordes d’innocents, avec leurs enfants en larmes, se traînant sous le commandement de quelques brutes qui les fouettent et les torturent jusqu’à les faire tomber. Ils ne ménagent personne, ni les vieillards, ni les bébés, ni les femmes enceintes, ni les malades – tous sont bons pour le voyage vers la mort »[3].

Enfin, le caractère criminel du fascisme est pleinement et brutalement révélé par la suspension du journal à la date du Ier août 44, quelques jours avant l’arrestation des occupants de l’annexe.

Ainsi, à la lecture du « Journal » chacun d’entre nous se sent-il brutalement menacé parce qu’il s’était construit une histoire commune avec celle d’Anne, il s’était identifié à elle en mêlant ses propres souvenirs d’enfance et d’adolescence à ceux du récit et, tout à coup, nous nous découvrons coupables, avec elle, sans savoir de quoi... Nous sommes violemment passés du commun à l’exceptionnel.

 « Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire cette application, cette méthodique patience ! Quand on a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode. Ici, elle a fait merveille, sans contredit... »[4].


[1] Anne Franck. « Journal ». 1942 - 1944.

[2] Idem.

[3] Idem.