Une nouvelle conception de l’urbanisme – Mais une antique conception de la justice

 

Rome Ponte Pont Saint Ange

Le « Pons Ælius », bâti en 134 sous l’empereur Hadrien pour relier la rive gauche à son mausolée situé rive droite, devient au Moyen-âge le principal point de passage pour se rendre à la basilique Saint-Pierre. Il sera progressivement dénommé pont Sant’ Angelo à la suite de l’apparition miraculeuse de l’archange Gabriel au pape Grégoire Ier, dit « le Grand » (590 / 604), le 8 mai 590, au sommet du mausolée d’Hadrien.

Au débouché du pont, rive gauche, Nicolas V Parentucelli (1397 / 1455) fait réaliser une place, agrandie ensuite par Sixte IV della Rovere (1414 / 1484). La place était fréquentée par les pèlerins mais aussi les vendeurs de « bondieuseries » et les saltimbanques. Paul III Farnèse (1468 / 1549) fait remanier l’ensemble en créant une distribution de trois voies (via di Panico, via dei Banchi et via Paola), disposées en trident.

« … la piazza di Ponte, voulue par Paul III et réalisée par Sangallo le Jeune, était une mise en scène permanente du nouveau pouvoir des papes sur la ville et sur les corps. Les trois rues droites qui convergent vers la place mettent en scène plusieurs éléments distincts mais non exclusifs : (1) la convergence des trois voies correspond à un impératif de circulation pour les pèlerins qui devaient arriver à Saint-Pierre par le ponte Sant’ Angelo (…) (2) L’importance stratégique de ce pont intègre les trois rues disposées en éventail dans un appareil militaire plus large (…). (3) La perspective apparaît comme un catalyseur pour organiser et structurer l’apparence de la place et des trois rues adjacentes, et la voie Paolina converge vers l’église de San Giovanni dei Fiorentini qui couronne la perspective de la rue. (4) Enfin cette triple voie unifiée concentre les regards vers son centre où étaient accomplies les exécutions capitales : les papes réaffirment ainsi une quadruple maîtrise de l’espace de la ville, contrôle des âmes, contrôle stratégique, contrôle esthétique et contrôle des corps déviants et des châtiments infligés  »[1].

Le lieu est resté célèbre parce que, pendant de nombreuses années, la piazza Sant’ Angelo était le lieu d'exécution des condamnés aux peines capitales et d'exposition de leurs corps, entiers ou en morceaux au long du pont ! L’exemple le plus célèbre est bien sûr celui de la famille Cenci.  La jeune Béatrice Cenci (surnommée « la belle parricide »), ses frères Giacomo et Bernardo, et la seconde femme de son père, Lucrezia Petroni, furent condamnés pour l'assassinat de Francesco Cenci, un riche aristocrate violent, débauché et immoral. Faute d’avoir été entendus par les autorités ecclésiastiques, les membres de la famille résolurent de se débarrassBéaer de leur bourreau. Le 9 septembre 1598, au cours d'un séjour dans leur château de Rocca Petrella, près de Naples, deux acolytes l’empoisonnèrent. Pour l'achever, les deux complices lui ont enfoncé un gros clou dans l’œil et un autre dans la gorge. La famille aurait alors jeté le corps par dessus un balcon afin de simuler un accident.

Les quatre membres de la famille Cenci furent arrêtés, torturés, reconnus coupables et condamnés à mort. Le Pape Clément VIII Aldobrandini (1536 / 1605) refusa la grâce et, le 11 septembre 1599, les condamnés furent conduits à l’échafaud dressé sur la Piazza Sant’ Angelo. Lucrezia et Beatrice furent décapitées. Le frère ainé eut la tête écrasée sur le billot, d'un coup de maillet, puis il fut démembré et ses membres accrochés aux quatre coins de la place. Seul Bernardo fut épargné en raison de son jeune âge (12 ans), mais il dût assister aux exécutions avant d'être remis en prison ! Ses biens furent confisqués au profit de la famille du pape[2]. Comme quoi, tout n’était pas perdu pour tout le monde dans cette sombre affaire. Dans la nuit de la date anniversaire de sa mort, le 11 septembre, la tradition affirme que Béatrice Cenci traverse le pont Sant’ Angelo avec sa tête sous le bras. Avis aux amateurs !


[1] Brice Gruet. « La rue à Rome, miroir de la ville : entre l'émotion et la norme ». 2006.

[2] Alexandra Lapierre fait une description romancée de cette exécution capitale au début de son roman « Artemisia », récit de la vie de la peintre Artemisa Gentileschi. 1998.

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