Une évolution positive : d’un lieu de supplice à un lieu de spectacle !

 

Rome Ponte Via Tor di Nona

En cours de route, nous avons dépassé la piazza San Salvatore in Lauro sur laquelle est érigée l’église du même nom. La référence au laurier (lauro) serait issue d’un temple païen dédié à la déesse Europe et entouré de bosquets de lauriers. Les fondations de la première église remontent au XIe siècle. A l’origine à trois nefs, les deux nefs latérales sont transformées en chapelles lors de la restauration de 1450. Après un incendie en 1591 l’église fut une nouvelle fois restaurée avec notamment l’introduction de vingt colonnes monolithes qui évoquent le style du vénitien Palladio. Le clocher sera ajouté au XVIIIe siècle par Nicola Salvi, l'architecte de la Fontaine de Trevi, et la façade en 1862.

A côté de l'église est situé le couvent de San Giorgio ou Ospizio dei Picini avec un cloître du XVe siècle surmonté d’une loggia. Un escalier du XVIe donne accès à deux salles voûtées abritant une donation du peintre Umberto Mastroianni (1910 / 1998).

La via Tor di Nona commémore une tour du mur d’Aurélien intégrée dans le bastion médiéval des Orsini situé au bord du fleuve. La Tor di Nona servit de prison pontificale. Benvenuto Cellini, Artemisia Gentislescchi, Giordano Bruno ou Béatrice Cenci y furent détenus. Les deux premiers eurent la chance d’en réchapper ce qui ne fut pas le cas de Giordano Bruno, brûlé comme hérétique sur la piazza dei Fiori, et de Béatrice Cenci, décapitée comme parricide sur la piazza Sant’ Angelo. La tour servait également de lieu de pendaison, les pendus restant exposés aux regards des Romains avec une pancarte précisant leur état civil et le motif de leur exécution. Une saine stimulation morale ! Quand la nouvelle prison papale des « Carceri Nuove » fut construite sur la via Giulia, le bâtiment de Tor di Nona servit un temps aux activités de l’Arciconfraternita di San Gerolamo della Fraternità. Mais, doté d’une réputation exécrable, il fut abandonné. En 1667, la reine Christine de Suède obtint du nouveau pape Clément IX Rospigliosi (1600 / 1669) de faire transformer l’ensemble du bâtiment en théâtre. Les souverains pontifes étaient généralement opposés aux représentations publiques de théâtre et d’opéra qu’ils n’autorisaient, à la rigueur, que pendant la période du Carnaval. Au milieu du XVIIe siècle, Rome n’avait pas de salle publique de théâtre alors que plusieurs villes italiennes et européennes possédaient déjà un tel équipement.

La création du théâtre a été confiée à Carlo Fontana (1638 / 1714) qui réalisa une salle toute en bois, elliptique, resserrée vers la scène alors que jusqu’à présent les salles étaient en amphithéâtre ou en U, une superposition d’étages de loges compartimentées, un couloir extérieur pour desservir les loges. Christine de Suède y installa, avec l'accord du pape, une troupe de chanteurs dans l'ancien couvent de Tor di Nona et, pour la première fois à Rome, les rôles féminins n’y étaient plus tenus par des castrats ou des jeunes homme ! Le «Teatro Tordinona » a ouvert ses portes en 1670 avec « Le Scaramouche courageux ». Bien évidemment, tout Rome s’y précipita et les cardinaux ne furent pas les derniers ! Alessandro Scarlatti, devenu maître de chapelle de Christine de Suède, composera pour le théâtre Tor di Nona l'« Onesta negli amori » (L'Honnêteté dans l'amour), et « Non Tutto il mal viene per nuocere » (A quelque chose malheur est bon). Le Théâtre Tor di Nona déplut à l’Eglise au point qu’il fut fermé par le Pape et, pour faire bonne mesure, en 1697, tous les lieux publics payant de spectacle furent interdits  ![1]

« Les Italiens ont le goût des spectacles plus qu’aucune autre nation ; comme ils n’ont pas moins celui de la musique, ils ne séparent guère l’un de l’autre ; de sorte que le plus souvent la tragédie, la comédie et la farce, tout chez eux est opéra »[2].

Le théâtre a subi les incendies et reconstructions, notamment en 1829 par Guiseppe Valadier. Endommagé suite à la crue de 1870,  il a été démoli en 1888 avec la construction des digues le long du Tibre,  cette section prenant le nom de « Lungotevere Tor di Nona ».


[1] Sergio Rotondi. « L’architecture théâtrale et l’espace urbain dans la recherche de Carlo Fontana ». In « Les lieux du spectacle dans l’Europe du XVIIe siècle ». 2006.