En marche arrière toute : du futurisme au réalisme socialiste

 

Russie El Lissitzky

La librairie de livres d’occasion située au croisement de Loubianskiy Prospekt et de Myanitskaya Ul, devant laquelle est situé un buste de Maïakovski, n’est pas sans intérêt même pour un Français ne pratiquant pas le russe, la très grande majorité des ouvrages étant en langue russe, quelques-uns en anglais et de très rares en allemand. C’est qu’elle possède aussi des reproductions d’affiches anciennes dont la remarquable affiche de Lazar Lissitzky (1890 / 1941), de 1919, « Battez les blancs avec le coin rouge ».

Elle rappelle un élément historique majeur. A partir de la Révolution d’Octobre, le nouveau pouvoir bolchévique (les « Rouges ») doit faire face à une guerre civile conduite par les monarchistes, conservateurs, libéraux et socialistes qui leurs sont opposés (les « Blancs »), lesquels sont appuyés par une intervention des Forces alliées étrangères (France, Grande-Bretagne, Pologne, USA, Japon… soit 250 000 hommes quand même).

Mais cette affiche est aussi un témoignage de l’extraordinaire bouillonnement culturel et de la créativité artistique de cette époque. Lazar Lissitzky était un peintre participant à l’avant-garde futuriste des années 10 qui, en Russie, prend le nom de « cubo-futurisme »[1]. Lissitzky se met au service de la Révolution et produit cette magnifique affiche de propagande avec l'image du coin rouge (qui peut aussi symboliser une flèche de carte d’état-major) qui pénètre la forme blanche. Bien que non figuratif, le message est immédiatement compréhensible… et même certainement plus efficace politiquement que l’image réaliste d’un jeune partisan brandissant un drapeau rouge !

Elle fait immédiatement penser aux œuvres de Casimir Malevitch (1878 / 1935) mariant des formes simples, géométriques et unicolores. Lissitzky et Malevitch se sont rencontrés en 1919 et ont travaillé ensemble dans l'Institut pour l'art nouveau au sein de l'école créée par Marc Chagall à Vitebsk.

Cette affiche fait aussi penser au monument à la Troisième Internationale de Vladimir Tatline, une tour métallique constituée d’une double hélice, développée en spirale et inclinée. Cette tour aurait contenu trois structures géométriques en rotation : au pied, un cube effectuant une rotation sur lui-même en un an et servant de salle de conférences, au centre un cône consacré aux activités exécutives avec une vitesse de rotation d'un tour par mois, et, à la partie supérieure, un cylindre accueillant un centre d'informations tournant sur lui-même une fois par jour. En effet, en 1919, les soviets de Saint-Pétersbourg voulaient construire un bâtiment symbolisant la révolution de 1917, en référence à la tour Eiffel construite pour le centenaire de la Révolution française, et dont la hauteur serait évidemment plus haute, dépassant la Tour Eiffel de 100 mètres. Vladimir Tatline (1885 / 1953) remporta le concours. Jamais construite, cette tour hélicoïdale aurait servi aux quartiers généraux de l'Internationale communiste (Kominterm) et reste connue sous le nom de « Monument à la Troisième Internationale ».

On mesure alors le chemin parcouru (à rebours) par la culture en URSS avec le « réalisme socialiste » ! A partir de 1929, il est demandé aux différentes formes artistiques de s’engager dans la bataille de la production notamment par l’éducation idéologique des travailleurs laquelle « exige de l'artiste une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire »[2]. Le monument à la Troisième internationale se transforme en un nouveau projet, un palais des Soviets, massif, en béton bien lourd, dominé par une statue de Lénine, bien réaliste, lui aussi en complet-veston, et de 100 mètres de haut !

Le formidable bouillonnement intellectuel des années 10 et 20 sera stoppé net, les artistes n’ayant plus que le choix de se contraindre et produire des œuvres agréées par le Parti, se taire, s’exiler ou se suicider !


[1] Van Moorsel, L.Leering, Achaz Francine. « L'oeuvre graphique de El Lissitzky ». In « Communication et langages ». n°18, 1973. Persée. 1973.

[2] Extrait des statuts de l'Union des écrivains soviétiques. 1934.

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