Devenue piétonne dans les années 80, elle possède désormais boutiques et terrasses de cafés !

 

Russie Moscou rue de l'Arbat

« L’Arbat terminait sa journée. Sur la chaussée asphaltée en son milieu mais encore pavée entre les voies des tramways roulaient, dépassant les vieux fiacres, les premières automobiles soviétiques, les Gaz et les Amo. Les tramways sortaient du garage avec un ou même deux wagons supplémentaires, dans une tentative désespérée de répondre aux besoins en moyens de transport de la grande ville. Sous terre la première ligne de métro se construisait déjà et sur la place de Smolensk un échafaudage en bois se dressait au-dessus de la fosse »[1].

L’Arbat est devenue la première rue piétonne de Moscou en 1986 et, comme les touristes venaient à s’y promener pour essayer d’imaginer ce qu’était la ville avant le grand chambardement stalinien, les artistes-peintres indépendants avaient pris l’habitude de venir y exposer leurs œuvres. Pour ce faire, ils utilisaient comme cimaises les palissades des chantiers. En 1988, les œuvres présentées hésitaient entre le réalisme socialiste dont ils souhaitaient manifestement se détacher mais auquel ils avaient été formés, et un art non figuratif influencé par les écoles occidentales. C’était curieux, souvent maladroit, et sentait sa bohême révoltée contre l’art officiel.

Peintres, trempez vos pinceaux
Dns l’agitation des cours de l’Arbat et dans le couchant
Pour que vos pinceaux soient comme des feuilles
Comme des feuilles
                                            comme des feuilles
                                                                               en octobre[2]

L’Arbat est désormais une rue très fréquentée, par les touristes comme par les Moscovites, bordée de chaque côté de magasins, de cafés et de restaurants. Les peintres sont toujours là, mais les œuvres présentées ont bien évolué. Une évolution qui ne marque d’ailleurs pas tellement une avancée, mais plutôt une régression ! C’est qu’il ne s’agit plus désormais d’essayer d’ouvrir de nouvelles voies à l’art, mais beaucoup plus simplement et prosaïquement, de s’adapter aux goûts de l’acquéreur potentiel. Bref, on est passé de la composition maladroite mais sympathique par sa démarche, au nivellement par le bas. Fini l’art non figuratif, fini les remises en cause du réalisme socialiste, on fait désormais dans le réalisme petit-bourgeois : cerf dans un sous-bois et vues très colorées de Moscou. C’est sans prétention mais cela doit se vendre. Comme quoi le marché « libre » peut-être aussi le triomphe de la médiocrité.

Mais, après tout, les peintres en sont-ils responsables ? Pas plus que Nutella et sa pâte à tartiner dans le développement de l’obésité. C’est le consommateur qu’il conviendrait d’éduquer en priorité car pour l’Etat, après avoir imposé le réalisme socialiste, il lui est désormais difficile d’interdire la peinture de cerfs dans les sous-bois. La municipalité de Moscou s’en garde bien et, au contraire, favorise ce marché « de l’art » en disposant régulièrement, au milieu de l’Arbat, des édicules de métal composés d’un treillis métallique recouvert d’une petite toiture afin de protéger les « œuvres d’art » exposées.

Depuis 88, les immeubles de l’Arbat ont connu un lifting général et la rue a été agrémentée d’une statue, grandeur nature, de Boulat Okoudjava. Boulat Chalvovitch Okoudjava est un auteur-compositeur-interprète soviétique, né à Moscou en 1924 et mort à l'hôpital Percy de Clamart en 1997. Il était extrêmement populaire en Union Soviétique avec l’autre grand poète et chanteur, Vladimir Vyssotski. La diffusion de ses œuvres s’effectuait le plus souvent sous le manteau, par bandes magnétiques de magnétophone, sans toutefois être interdites, ni être considéré lui-même comme un opposant. Ses chansons évoquent la paix, les amours, la nostalgie et une critique souvent fine et assassine de la bureaucratie et des apparatchiks.

Bien que l’un et l’autre soient particulièrement ancrés dans leurs réalités historiques nationales, on peut trouver quelques traits communs entre Boulat Okoudjava et Georges Brassens : une grande exigence de qualité littéraire et des thèmes voisins.


[1] Anatoli Rybakov. « Les enfants de l’Arbat ». 1987.

[2] Boulat Okoudjava. « Les peintres ». Sd.

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