Une terrible sauce de salade au lait sucré – Un pas vers la compréhension entre les peuples

 

Allemagne Westphalie Lippstadt Goldener Hahn

Lippstadt est une ancienne ville hanséatique, fondée en 1185, comprenant quelques belles maisons à colombage. Mais ce n’est pas pour cela que je m’y rends en traversant le Sauerland, une région de moyennes montagnes, en évitant la très grande conurbation urbaine Dortmund / Wuppertal… Lippstadt est liée à un souvenir personnel mi-déplaisant mi-plaisant. Etudiant l’allemand au lycée, j’avais été très bien reçu dans une famille de la ville lors d’un séjour linguistique. Aux repas, la mère de famille préparait une salade de laitue assaisonnée au lait sucré, salade que j’ingurgitais avec la plus grande difficulté. L’épreuve était néanmoins facilitée par un privilège qui m’avait été donné : je disposais à chacun de ces repas, et moi seul, d’un verre de vin du Rhin ! Le père de famille, qui avait participé à la campagne de France en 1940, avait dû constater l’intérêt des Français pour la dive bouteille et il avait dû en déduire que tous les Français, même adolescents, ne pouvaient se passer de ce breuvage. A dire vrai, je n’avais jusqu’alors jamais bu de vin, mais néanmoins ce verre de vin du Rhin m’a sauvé : il m’aidait à ingurgiter la terrible sauce de salade !

En 1960, dans les lettres à mes parents, j’avais alors souligné combien la seconde guerre mondiale marquait encore la ville même si les maisons et immeubles étaient reconstruits ou parfaitement entretenus. Mais les trottoirs étaient encore en terre battue et les routes en très mauvais état. Ce n’est que l’année précédente que les routes du centre ville avaient commencé à être refaites et très peu de voitures circulaient encore, beaucoup moins qu’en France avais-je remarqué.

La trentaine de jeunes Français qui participait à ce séjour linguistique avait été reçue officiellement à la mairie, par le bourmestre qui avait prononcé à cette occasion un petit discours devant des élus du conseil municipal et les responsables du lycée qui organisaient notre accueil, des cours de langue allemande et des visites culturelles. La presse locale en avait rendu compte, photo à l’appui, précisant que le premier magistrat s’était félicité de cette arrivée de jeunes Français à Lippstadt, soulignant que « ces échanges sont une manière excellente d’être ensemble et d'évacuer tous les ressentiments. L’apprentissage des langues étrangères permet de converser et de s’informer, l'information entre la France et l'Allemagne étant d'importance particulière »[1]. Fermez le ban.  Bref, un discours un peu convenu, qui ne revenait pas sur les causes réelles de la guerre, lesquelles n’étaient évidemment pas dues à nos difficultés de communication linguistique entre nos deux peuples ! Mais il est vrai que si le Maire avait fait une analyse plus fine, plus politique, nous ne l’aurions certainement pas comprise. Pour nous, la seconde guerre mondiale c’était déjà de l’histoire ancienne ! Elle n’était pourtant finie que depuis 15 ans : autant dire une éternité pour un adolescent. C’est plus tard que l’on s’interroge sur l’histoire, ses fractures, ses drames, et les moyens de ne plus jamais connaître pareille tragédie car on a alors généralement appris et compris ce que la guerre représentait, notamment la plus terrible, la « dernière guerre mondiale ».

Les adultes avec lesquels nous étions en contact en 1960, enseignants, parents, avaient tous participé à la guerre, et souvent même de très près. Ils avaient alors de 35 à 50 ans et donc entre 20 et 35 ans à la déclaration de guerre. Quelle avait été leur responsabilité dans l’arrivée du nazisme au pouvoir ? Dans le déclanchement de la guerre ? La conduite de la guerre ? Et pire, les massacres, les déportations, la solution finale ? Le musée de Wewelsburg sur la terreur SS, dans les environs de Lippstadt, présente les différents responsables de ce corps dit « d’élite » avec leur biographie. Il montre bien que si quelques-uns moururent à la guerre, si d’autres furent jugés (bien légèrement d’ailleurs), nombre d’entre eux sont tout simplement retournés à la vie civile, par exemple comme architecte d’écoles, employé du gaz, historien ou même documentaliste à l’Institut Max Planck ! Ces assassins, identifiés ou non, jugés ou non, étaient parmi nous. Il n’y a pas à rendre le « peuple » allemand responsable, pas plus que le « peuple » juif était responsable de la mort du Christ, même si les personnes qui nous accueillaient alors pouvaient avoir eu une part de responsabilité. Car le peuple allemand c’est aussi Heine, Beethoven ou Marx… et tellement d’autres qui ont contribué au progrès de la connaissance et des arts, pour une humanité plus fraternelle. Mais il ne faut pas oublier, ni pardonner à ceux qui furent des assassins. C’est la condition pour une humanité débarrassée de l’intolérance et du racisme.


[1] « Ein Schritt zur Verständigung der Völker » (un pas vers la compréhension entre les peuples). 25/03/1960.

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