Des théories abracadabrantesques – Et une pratique meurtrière

 

Allemagne Westphalie Wewelsburg

Dans les environs de Paderborn, le Wewelsburg est un magnifique château construit de 1603 à 1609, posé en surplomb de la rivière Alme, qui servait de résidence de campagne pour les princes-évêques de Paderborn. Restauré après les dévastations de la Guerre de Trente Ans (1618 / 1648) il devint ensuite la propriété de la couronne de Prusse en 1802.

En 1934, Heinrich Himmler, dirigeant des SS (SchutzStaffel, « escadron de protection »), chef de toutes les polices allemandes dont la Gestapo, signe un bail de cent ans avec le district de Paderborn pour la location du château (cent ans dans un Reich censé durer mille ans, c’était faire preuve de défaitisme, non ?). Il avait l'intention de rénover le château, de le remodeler pour en faire l’école des cadres de la SS, puis le quartier général de la SS. Le château avait été choisi pour toute une série de raisons, plus « abracadabrantesques » les unes que les autres : sa proximité avec le site d’Extersteine, sa forme triangulaire symbole de la lance de Longin, dirigée vers Thulé le centre du monde mythique !

Reprenons. Extersteine est une formation géologique étonnante par sa forme, une arrête rocheuse fracturée, qui était un lieu de la religion des Saxons avant la conquête franque et leur christianisation forcée, un lieu de culte qui fut détruit par Charlemagne. Longin est le centurion romain qui planta sa lance dans le flanc du Christ pour savoir s’il était encore bien vivant. Thulé était le centre d’un monde magique disparu… Bref, un ramassis de mythes, de superstitions, de légendes, de fables, plus ou moins ésotériques, qui devaient permettre de lutter contre le christianisme et participer à la création, sinon d’une nouvelle religion, au moins de nouvelles croyances et règles morales. Les SS devaient en être le fer de lance, d’où l’importance de la création d’un centre de formation pour les cadres de la SS, centre où seraient mis en œuvre ces nouveaux rituels. Himmler fit élaborer des plans afin de transformer le château lequel devait devenir le « Centre du Monde nouveau » après la « victoire finale » ! Le château, situé sur un éperon rocheux, était placé au milieu d'un vaste ensemble architectural, en arc de cercle, comprenant des bâtiments monumentaux qui devaient accueillir le centre intellectuel, spirituel et cérémoniel de l'empire SS, notamment le lieu où se dérouleraient les prestations de serment des Gruppenführer. Une pensée inepte mais néanmoins pratique : les travaux de rénovation étaient effectués par de la main d’œuvre gratuite, 4 000 déportés d'un camp spécialement créé aux alentours du château et détachés des camps de concentration de Sachsenhausen et Niederhagen dont un tiers sont morts pendant les travaux[1] !

Dans la tour située à la pointe du château ont été bâties une pièce souterraine, ronde, voutée, au centre de laquelle devait brûler une flemme éternelle et, à l’étage supérieur, une salle circulaire soutenue par des colonnes, la salle des Obergruppenführer (autant dire, la garde très rapprochée de Himmler), au centre de laquelle a été tracée, au sol, un motif de roue solaire. L’architecture de cette salle semble tout droit provenir des décors du premier acte des mises en scènes du Parsifal de Wagner, notamment de la mise en scène d’origine (1883 / 1934) et plus encore de celle de Wieland Wagner (1937 / 1939) ! Dans l’opéra de Wagner, c’est la salle du Graal dans laquelle se réunissent les douze chevaliers du Graal, thème qu’affectionnait particulièrement Himmler qui prétendait pouvoir communiquer avec Artus, roi légendaire, créateur de la Table Ronde. Ces prétendus « esprits forts » étaient aussi des faibles d’esprit. Ce n’est pas la seule correspondance avec « Parsifal ». Dans l’opéra, le château de Montsalvat est situé sur un pic inaccessible comme celui de Wewelsburg l’est sur un éperon rocheux, les ennemis de la foi menacent les saintes reliques, le Graal et la Sainte Lance, comme les peuples dits « dégénérés » menacent la « pure race aryenne », le Graal accorde aux chevaliers force et vaillance miraculeuses qui leur permettent d’entreprendre des œuvres grandioses, comme les cérémonies ésotériques de Wewelsburg devaient fortifier la foi et la force des SS. Mais, différence fondamentale, Parsifal prône l’amour du rédempteur et le divin pardon ! Ce qui entraîna, pendant la guerre, la suspension des représentations de l’opéra Parsifal jugé pacifiste par les dignitaires nazis.

Un musée retraçant l'histoire des SS, très peu et très mal signalé aux alentours (!), a ouvert ses portes dans le château en 2010. Il est très documenté et très agréable à consulter bien que les informations écrites soient essentiellement en langue allemande et accessoirement en langue anglaise.