L’accueil des Huguenots chassés du royaume – Une ville nouvelle du XVIIIe siècle

 

Allemagne Hesse Bad Karlshafen Friedrichstrasse

Bad Karlshafen a été fondée en 1699 par le comte de Hesse-Kassel. En 1701, les premiers habitants sont 367 réfugiés huguenots français, des artisans dans des domaines presque inconnus alors en Allemagne : des tricoteurs, des fabricants de gants et des chapeliers. Ils ont été chassés du royaume suite à la volonté de Louis XIV d’éliminer l’hérésie protestante avec la révocation de l’édit de  Nantes (1685).

En 1935 « Carlshafen », qui ne devait pas « sonner » assez allemand, est devenue Karlshafen puis, en 1977, Bad Karlshafen pour souligner l’importance des thermes. C’est aujourd’hui une petite ville de 250 habitants, mais qui en comptait près de 2 000 en 1910 ! Elle est située à l’extrême Nord de la Hesse, dans un coude de la Weser, rive gauche, dans un environnement de collines couvertes de profondes forêts.

L'aménagement de la ville nouvelle, baptisée « Carlshaven » en 1717, a été réalisé par l'architecte de la cour de Hesse, Paul du Ry, lui-même réfugié huguenot, responsable de la construction des « colonies » créées pour les Huguenots français. La ville nouvelle répond aux critères esthétiques et moraux de l’époque : rues larges se coupant à angles droits, bordées de 120 maisons toutes identiques. La filiation architecturale apparaît plus classique française que régionale : Les maisons sont en pierres, couvertes d’un enduit blanc, et non en briques ou en torchis avec colombages des maisons traditionnelles locales. A l’arrière, chacune des maisons  comporte un jardinet. Le bâtiment de la mairie est de style classique français et non baroque allemand. Le centre de la ville était occupé par un port qui s’est comblé progressivement de sédiments et est actuellement en cours de creusement pour lui redonner son aspect d’origine. Un canal latéral permettait de récupérer les eaux de la rivière Diemel pour alimenter les eaux du port. Un canal plus large pour les bateaux reliait le port à la Weser par une écluse. Le canal latéral d’alimentation est encadré de deux rues qui conduisent à un beau bâtiment classique, construit en 1704, pour loger les soldats invalides de Hesse et leurs familles. Derrière la ville, dans la colline, une tour a été construite en 1913, la Hugenottenturm.

L’existence de sources salées à Carlshafen est connue depuis le XVIIe siècle[1]. En 1730, le pharmacien huguenot Jacques Galland découvre les sources de saumure et fait un rapport de sa découverte. La source est captée en 1763 par pompage et un marais salant a été développé. On extrayait également du bleu de cobalt[2]. La production de sel pour l’industrie a été arrêtée en 1835. En 1838, des thermes ont été construits et la saumure a été utilisée pour traiter l'asthme, les rhumatismes, la sciatique et la bronchite. En 1955 les propriétés curatives des sources ont été reconnues. La saumure est pompée à 1 150 m de profondeur avec une teneur de sel de 23% et une température d'eau de 46°. Dans les années 1900, quand mon arrière grand-père travaillait à la mine, les procédés industriels qui permettaient de pomper et d’enrichir la saumure en sel étaient situés sur la rive droite de la Weser. Les mines sont fermées depuis la fin de la guerre et l’emplacement des bâtiments de la mine est aujourd’hui occupé par un centre commercial ! Mais il subsiste une maison, rive droite, appelée « Saline Haus », présentant une tour sur laquelle est placée une horloge, et qui devait être l’administration de la mine. Tout cet endroit s’appelle encore « Saline » (en allemand dans le texte !).

La nouvelle école primaire de Bad Karlshafen est dénommée « Marie Durand » en souvenir d’une figure légendaire du protestantisme français qui refusa de renier sa foi et passa 38 ans de sa vie enfermée dans la tour de Constance, à Aigues-Mortes. Sur le fronton de l’école sont inscrits les maximes : « miteinander reden, einander achten, Rücksicht nehmen, behandeln, Tolerant sein, ehrlich sein, zuhören, hinterfragen, Grenzen ziehen, gerecht sein » (se parler, se respecter, prendre en considération, tenir compte, être tolérant, être honnête, écouter, questionner, repousser les limites, être juste). Dans ce milieu de protestants qui, à l’origine, avaient été chassés de France et qui voulaient certainement vivre leur foi et leur morale ensemble, intensément, avec rigueur (à preuve les maisons toutes semblables, sans signe distinctif de richesse), il a dû subsister longtemps, et peut-être encore aujourd’hui, une rigueur morale doublée d’une grande ouverture et de respect de l’autre… c’est ce que manifestent les maximes inscrites très récemment sur le mur de l’école !


[1] « Neues vaterländisches Archiv oder Beiträge zur allseitigen Kenntnisse des Herzogtums Braunschweig ». 1829.

[2] Journal des mines. Premier trimestre Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, an V.

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