Questionner l’œuvre, l’artiste et son temps

 

Allemagne Bavière Bayreuth Maitres chanteurs 2017

Heureusement, après un Parsifal dont la mise en scène est sans attrait et démagogique, nous avons droit à un Maître-chanteur de très haute tenue, interrogeant avec finesse l’œuvre, son auteur et l’histoire[1].

Pendant l’ouverture, le spectateur assiste à un moment de la vie de la famille Wagner dans la pièce principale de la villa Wahnfried. Entouré de son épouse, Cosima, de son beau-père, Frantz Liszt, et du compositeur et chef d’orchestre de confession juive, Herman Levi, Richard Wagner se livre à ses différentes passions en tyrannisant son petit monde, et tout particulièrement Levi qu’il pousse à se convertir au catholicisme.

Au début du premier acte, le couple de jeunes amoureux, Walther / Eva, se forme avec un sosie de Wagner-jeune qui endosse le rôle de Walther, le jeune chevalier, et de Cosima qui endosse celui d’Eva, la jeune fille, alors qu’un sosie de Wagner-âgé pousse Herman Levi à prendre le rôle du greffier Beckmesser également amoureux d’Eva. Le fil conducteur est donné : il s’agit d’interroger une œuvre aux relents antisémites, son auteur qui a commis le pamphlet violemment antisémite « Le judaïsme dans la musique », mais aussi l’utilisation de l’opéra des Maîtres chanteurs par le régime nazi à des fins d’affirmation de la primauté de l’art allemand (il faudrait plutôt dire, nazi) et la mise en scène jolie et fade de Wolfgang Wagner gommant tous ces aspects peu recommandables de l’œuvre.

Dans l’acte un, Walther qui souhaite être admis parmi les Maîtres-chanteurs, condition pour pouvoir se marier avec Eva, se voit refuser cette possibilité par le jury des Maîtres-chanteurs. Il n’a pas respecté les règles édictées par les Maîtres-chanteurs et l’acte se termine dans le cadre d’un nouveau décor, celui de la salle du tribunal de Nuremberg qui a jugé des crimes nazis.

Le second acte s’ouvre dans ce même cadre car il va voir se dérouler un nouveau jugement, celui de la sérénade que le greffier Beckmesser va chanter sous les fenêtres d’Eva, épisode qui se termine cruellement en humiliation publique et maltraitance sur la personne du juif Beckmesser. Une immense baudruche avec les traits de la caricature nazie du juif se déploie sur la scène alors que, par une ironie grinçante, le veilleur de nuit appelle au repos en chantant « Gardez-vous bien des sombres esprits, que par eux vos cœurs ne soient séduits ! ».

Le cadre du tribunal va encore servir pour le troisième acte au cours duquel seront jugées les chansons respectives de Beckmesser et de Walther pour obtenir la main d’Eva. Beckmesser sera humilié une nouvelle fois, devant tout le « bon peuple » de Nuremberg, car il se montrera incapable d’innover tout en respectant les règles de l’art. Pour Wagner, le juif peut seulement répéter et imiter[2] et c’est en conséquence Wagner qui apparait à la barre des accusés, dans la personne de Hans Sachs, le dirigeant des Maîtres-chanteurs, quand il entonne avec le peuple « Que disparaisse en vapeur le Saint Empire, et que demeure pour nous l’art sacré allemand » (« Zerging in Dunst das heil’ge röm’sche Reich, uns bliebe gleich die heil’ge deutsche Kunst »[3]). Avec finesse toutefois, la salle du tribunal disparaît remplacée par un grand orchestre que dirige Wagner, suggérant ainsi que si la personne de Wagner est à mettre en cause, il n’en reste pas moins un grand artiste. Réactionnaire politiquement, mais révolutionnaire artistiquement !

Cette violente critique n’exclue pas toutefois la légèreté et la drôlerie dans la mise en scène. Celle-ci est également accompagnée d’une direction rigoureuse des acteurs / chanteurs. Pas un geste qui soit inutile, évasif. Il est bien fini le temps où les metteurs en scène ne pouvaient rien exiger de leurs chanteurs-diva et leur laissaient occuper l’espace et l’action comme ils l’entendaient pour pouvoir chanter leur air ! Les metteurs en scène accumulent désormais les significations y compris dans les plus petits gestes et déplacements de leurs chanteurs et ils ne les lâchent plus tant qu’ils ne s’y plient pas ! Cela ne gâte rien, au contraire.


[1] Chef d’orchestre, Philippe Jordan, metteur en scène, Barrie Kosky, dramaturgie, Ulrich Lenz.

[2] Ulrich Lenz. « Un R. sommeille-t-il en toute chose… ou dans quelle mesure Richard se retrouve-t-il dans les Meistersinger ». Programme 2017 du festival de Bayreuth.

[3] Couplet souvent édulcoré dans les traductions françaises en supprimant la référence à l’Allemagne, ce qui en change toute la signification politique !

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