Une Afrique fantasmée - Le consulat général de la République Unie du Cameroun

 

Afrique 1950

« L’Afrique noire », comme on disait alors, c’était pour nous une image floue, construite à partir des vignettes des livres de distribution de prix : gueules béantes des hippopotames menaçant de frêles esquifs, éléphants piétinant les cases d’un village, longues pirogues africaines aux nombreux rameurs, fabuleuses cascades dans la forêt tropicale, grands noirs sveltes et athlétiques portant les charges d’une expédition, marigots remplis de crocodiles… ou à partir de réminiscences de lectures « En kayak, du Gabon au Mozambique »[1] et « La route des éléphants »[2] contant les aventures extraordinaires de jeunes Français dans des terres considérées comme « vierges ».

« En ce temps-là il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre (...). Il est vrai qu’entre temps ce n’était plus un espace blanc. Il s’était rempli depuis mon enfance de rivières, de lacs et de noms. Ce n’était plus un espace blanc de délicieux mystères, une zone vide propre à donner à un enfant des rêves de gloires »[3]. 

Si les vides des cartes se sont peu à peu remplis, les images de cette Afrique sont restées floues. C’était un fonds de jardin qui terrifiait et attirait tout à la fois, un monde mystérieux, où la protection des parents ne s’étendait certes plus, mais qui néanmoins serait contrôlable grâce à la science et à la technique. A cette image de jardin d’aventure exotique se sont superposées d’autres images, des images de violence avec les photographies de la révolte des Mau-Mau représentant des vagues de guerriers armés de lances se ruant à l’assaut de colons anglais.  Puis, avec son développement, la télévision s’est mise à déverser des tonnes d’images privilégiant les corps décharnés d’enfants lors de la terrible famine du Biafra ou les violences au Congo. L’« Eden africain » était donc aussi victime de démons et de monstres. Il me restait à découvrir qu’en Afrique la violence est permanente, partout présente, par suite de terribles inégalités sociales.

Le consulat général de la République Unie du Cameroun est situé dans les locaux de son ambassade à Paris, rue d’Auteuil, dans le XVIe. C’est un immeuble moderne à la façade sobre. Le cœur du bâtiment est constitué d’un puits de lumière autour duquel sont disposés les bureaux et les coursives qui les desservent. Des ascenseurs panoramiques s’élèvent en silence dans la cour intérieure. Dans le grand hall, d’immenses plantes vertes, kentia ou autre phœnix, donnent un petit air de serre tropicale. Nous sommes déjà en Afrique, une Afrique de plain-pied dans la modernité.

Mais les épreuves qu’il vous faut subir pour obtenir votre visa vous font pénétrer dans une autre Afrique, celle du temps qui ne compte plus et de la toute puissance des « grands » fonctionnaires, avec « costume en tergal, voiture, domestiques, grande maison »[4]. Il faut d’abord faire la queue longtemps, très longtemps. La préposée n’est pas à l’heure, elle arrive calmement, en traînant la savate, pose ses affaires puis va discuter avec une collègue. Quand elle revient, c’est avec un air fatigué et blasé qu’elle reçoit sa première demande de visa. Toujours aussi placidement, elle épluche la demande. Malheur à vous si vous avez fait une erreur, elle vous rend la feuille avec dédain, sans rien dire, vous désignant du bout du doigt la faute... à vous de comprendre. Pire encore, si vous avez oublié une pièce à votre dossier, vous pouvez recommencer toute la procédure. Même s’il s’agit d’une simple photocopie, elle ne vous la fera pas alors que trône derrière elle une magnifique machine inutilisée.

C’est ainsi que l’on apprend le premier élément de la vie sociale africaine : il faut être humble et soumis avec les « grands » fonctionnaires. Mais, si vous connaissez le cousin d’une secrétaire, alors tout va beaucoup mieux ; un cousin à la mode africaine, c’est à dire au quatrième, septième ou dixième degré. Vous êtes alors chaleureusement reçu et après une discussion où vous faites un large tour d’horizon sur le climat, la vie à Paris, les nouvelles du cousin, les souvenirs de votre dernier voyage au Cameroun, les difficultés administratives seront aplanies immédiatement et vous obtiendrez votre visa séance tenante. Second élément d’apprentissage : l’Etat en Afrique n’est pas grand chose, sinon un employeur confortable ; ce sont les règles communautaires ou familiales qui priment.


[1] Maurice Patey. « En kayak du Gabon au Mozambique ». 1955.

[2] René Guillot. « La route des éléphants ». 1938.

[3] Joseph Conrad. « Au cœur des ténèbres ». 1895.

[4] Guillaume Oyono Mbia. « Trois prétendants... un mari ». 1964.

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