Des bâtiments et du mobilier mais sans les « accessoires » indispensables

 

Cameroun Ouest Bamenda ETA CRA

Ces informations sur la région, son histoire, sa gastronomie sont certes très intéressantes, mais nous ne participons pas à des études d’historiens, de sociologues ou d’ethnographes, mais à des missions de formation professionnelle. Et, de ce point de vue, les surprises ne manquent pas non plus. 

L’étacra... Comprenez les sigles agrégés de l’Ecole Technique d’Agriculture et du Collège Régional d’Agriculture, soit étacra ! Situé à Bambili, à quelques kilomètres de Bamenda, l’etacra est constitué d’un ensemble de bâtiments neufs, de couleur blanche, à la toiture de larges tôles d’aluminium, éparpillés sur le sommet d’une verte colline. Ils sont entourés de jardins cultivés par les élèves où poussent des bananiers « ... aux grandes feuilles déchirées pareilles à des ailes d’archange en ruine... » [1], des pommes de terre, des ignames, des macabos, du taros et ses larges feuilles en fer de lance, mais aussi le vigna ou haricot-niébé, palissé sur de hautes tiges de bambou. Autour de l’établissement sont également représentés quelques pieds de caféiers, de théiers, des maïs géants de trois mètres de haut, et des massifs aux feuilles rubanées, comme nos gynériums, au milieu desquels pousse un fruit massif porté sur une hampe et se terminant par une houppe de feuilles vertes et dures, bref un ananas. 

A l’intérieur, les bâtiments sont simples mais possèdent le minimum indispensable : chaises, tables, tableau noir et craie. Il y a bien aussi des salles de travaux pratiques équipées d’imposantes paillasses carrelées avec robinets d’eau et de gaz, mais elles n’ont manifestement jamais été utilisées. Les matériels n’ont souvent même pas été déballés ou sont incomplets. Par exemple il manque les lamelles pour les microscopes ou les produits pour faire des analyses chimiques ou biologiques, enfin les fluides, eau et gaz, ne sont pas au rendez-vous des robinets ! S’il y a bien des rétroprojecteurs, il n’y a pas de feutres spéciaux pour écrire sur les transparents, ce qui ne tombe pas si mal car de toute façon il n’y  a pas de transparents non plus. L’école a été livrée « clef en main » dans le cadre d’un programme d’appui de la Banque Mondiale, mais les accessoires n’ont pas suivi. Du moins l’école a-t-elle des locaux, des élèves et des professeurs ce qui, en Afrique, n’est pas toujours le cas. Il peut très bien y manquer une des trois composantes.

Mais, même si l’on possède tout le matériel nécessaire, faut-il encore que les personnels enseignants sachent s’en servir. Or, dans les années 80, les connaissances des ingénieurs camerounais nouvellement sortis des écoles supérieures sont strictement théoriques. S’ils ont appris comment s’effectuent des expériences de chimie, de physique ou de biologie, ils n’ont jamais manipulé les instruments de base de ces différents travaux pratiques, ils n’ont jamais vu un tube à essais, une pipette, une boîte de Pétri ou une loupe binoculaire ! Agronomes, ils ne sont même jamais allé travailler dans un champ sauf s’ils sont eux-mêmes fils de paysan, mais le cas est plutôt rare. L’un d’eux après avoir fait un stage dans une exploitation agricole française m’a pris à témoin : « Monsieur, regardez mes mains, regardez mes mains ! ». Ayant participé aux différents travaux agricoles, il a des ampoules et des cals. Il n’en revient pas encore tout à fait d’avoir travaillé de ses mains, mais il est néanmoins très fier de s’être montré à la hauteur de la tâche.

N’ayant pas de formation de terrain leur permettant de maîtriser les différentes pratiques de la production agricole, mal assurés techniquement, ils reproduisent auprès de leurs élèves la formation abstraite et livresque qu’ils ont eux-mêmes reçus à l’université, parfois même sans faire aucune adaptation de leurs cours. Toutefois, à Bambili, l’etacra a engagé une réforme pédagogique révolutionnaire : chaque étudiant a reçu une parcelle de terre qu’il doit cultiver et dont l’entretien et la production donnent lieu à une notation par le corps professoral. Effet Bamiléké peut-être ?

Les professeurs camerounais de l’enseignement technique agricole ont une obligation de service de huit heures de cours par semaine, alors que le coopérant français présent dans l’établissement doit réaliser les mêmes obligations de service qu’un professeur de lycée français, soit seize heures. Ce qu’un enseignant camerounais, certainement mélomane, résume d’une formule brève qui fait beaucoup rire ses collègues : « Un blanc = deux noirs ! ».


[1] Antonio Lobo Antunes. « Le cul de Judas ». 1979.

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