Les chutes de la Métché et celles de la Sanaga

 

Cameroun Centre La Sanaga et les chutes de Nachtigal

De Bamenda vers Yaoundé, sur la N 6, 10 km avant d’arriver à Bafoussam, il est possible d’aller voir les chutes de la Métché. C'est aujourd’hui un lieu de sacrifices pour « enlever la malédiction » et « lamenter le mort ». Il faut dire que les chutes ont été utilisées par l’armée française pour se débarrasser des combattants de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) en les précipitant du haut des chutes. Face à l’UPC qui menait une véritable guerre anticoloniale au Cameroun, notamment en pays bamiléké de 1955 à l’Indépendance, la France créa, comme en Algérie, des zones de pacification, des déplacements de population dans des camps de regroupement [1]. Les assassinats de militants de l’UPC par l’armée française dans ce lieu cessèrent le jour où un combattant camerounais, Jacob Fossi, s’accrocha au soldat français qui allait le précipiter dans le vide et qu’ils tombèrent ensemble. Cette méthode d’assassinat devenait trop risquée pour les Français !

Sur la N 4 [2], les chutes de Nachtigal sur la rivière Sanaga sont situées à une cinquantaine de kilomètres avant d’arriver à Yaoundé. Il ne faut pas s’attendre à admirer les chutes du Niagara, ni les chutes Victoria. Gide note d’ailleurs très justement à ce propos dans son carnet de voyage : « Cascades et rapides en amont du poste » [3], sans plus. Et cela ne mérite guère plus effectivement, même si ce pauvre Nachtigal, ce qui veut dire « cigale » en allemand, a traversé de long en large l’Afrique : Algérie, Tibesti, Bornou, Baguirmi, Ouaddaï, Darfour, en accumulant force renseignements qui ont donné lieu à l’écriture de trois forts volumes et qu’il est finalement mort d’épuisement à son retour du Cameroun en Allemagne.

Mais s’il ne s’agit que de rapides dans un chaos pierreux, on peut néanmoins faire une petite promenade en pirogue au pied des « chutes ». J’avoue que je ne me suis pas sentis pleinement en confiance ayant constaté qu’un certain nombre de règles élémentaires de sécurité maritime ne sont pas respectées sur le bateau de promenade : absence de gilets de sauvetage, d’extincteur et de signalisation lumineuse, sans compter que le capitaine n’a peut-être pas les diplômes et autorisations nécessaires pour amener des touristes en excursion ? Je ne me risque pas à le lui demander. Le capitaine n’a d’ailleurs pas une tenue très réglementaire : ni veste à galons dorés, ni casquette avec une ancre de marine mais un pantalon aux jambes retroussées, des pieds nus et un bob de vichy rose sur la tête. Je bénéficie néanmoins d’un privilège insigne, je suis assis au milieu de la pirogue avec une jante d’automobile comme siège. Certes, autant que je peux en juger, le bateau est d’une construction solide, un magnifique et massif tronc d’arbre évidé ; cela ne risque donc pas les infiltrations au travers de calfatages vieillissants. Mais l’engin semble néanmoins assez difficile à manier dans les courants du fait de son poids et de sa longueur. Aussi suis-je prêt au pire, ayant déjà prévu comment sauver au moins un des deux enfants du collègue coopérant qui nous accompagnent. Finalement, le capitaine nous mène à bon port, tout en s’amusant à nous raconter au cours de la visite guidée que les crocodiles sont nombreux et même que la semaine passée un pêcheur leur avait servi de petite collation. Je ne saurai jamais s’il galèje n’ayant pas vu la queue d’une de ces sympathiques bestioles, même s’il est vrai que le guide Visa note : « Attention aux crocodiles qui sont légion dans le fleuve, et dont on ne peut soupçonner la présence avant la nuit ! »[4].

La traversée de la Sanaga s’effectue par un bac. C’est là que Gide dût s’arrêter lui-même en descendant du Nord. Fort judicieusement, une petite cabane en planche, sur la rive, sert de bar pour les passagers dans l’attente du bac.

Puis la route longe les abattoirs de Yaoundé dont nous avons déjà soupçonné la présence sans les voir tellement l’odeur est forte. A côté de maigres bâtiments, c’est une véritable montagne de cornes qui empuantit l’atmosphère. Les animaux descendent en troupeaux des régions d’élevage, au Nord-Cameroun, dans la zone sahélienne, accompagnés de leurs gardiens. On croise fréquemment sur les routes ces troupeaux de zébus aux yeux doux, aux vastes cornes en guidon de bicyclette et à la bosse avachie.


[1] Le débat semble s’être élargi récemment suite à la publication du livre de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa. « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) ». 2010.

[2] La N 4 a été déplacée plus à l’Ouest et passe sur la Sanaga par un pont. C’est désormais la N 15 qui permet de passer le bac et voir les chutes de Nachtigal (2018).

[3] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.