Il faut respecter le travail des hommes !

 

Cameroun Centre Yaoundé Poste-centrale

Le guichet de vente des timbres de la grande poste centrale de Yaoundé m’a longtemps fasciné. Oh, le bâtiment n’a rien d’exceptionnel, il est d’une architecture fonctionnelle de 1939 avec lignes droites, courbes et œil-de-bœuf. Non, le plus extraordinaire est un étrange amas blanchâtre posé sur le guichet de vente des timbres-poste et dans lequel est planté un pinceau. En effet, les timbres-poste camerounais, très jolis, très colorés, ne sont pas encollés au verso. Le préposé à la vente des timbres a donc à sa disposition un pot dans lequel il doit tous les matins fabriquer de la colle blanche qu’il étale ensuite consciencieusement, pendant toute la journée, sur les timbres qu’il posera sur vos enveloppes ou vos cartes postales. 

Au cours de cette action d’encollage, un petit peu de colle tombe à chaque fois à côté du pot. Comme ce dispositif existe depuis des années, le pot s’est finalement trouvé englué dans une énorme masse blanc sale de colle durcie, à la forme évasée, complétée de protubérances, de coulées plus ou moins récentes, plus ou moins solidifiées. Il reste néanmoins encore un petit espace suffisant pour glisser le pinceau dans le pot. C’est comme si un petit volcan avait jailli sur le comptoir du bureau de poste, ou comme si la planche du comptoir était atteinte de furonculose. 

Mais ce tas malpropre symbolise aussi du travail matérialisé, massifié, celui du préposé : cinq ans, dix ans peut-être, d’encollage de timbres-poste ! Toute une partie de la vie de l’employé, lequel a peut-être connu le pot initial, qui s’est ainsi concrétisée sous les yeux du public. Le jour de son départ à la retraite, partira-t-il avec le petit volcan de colle ? Mais sera-t-il possible de le séparer du comptoir ? Ou le lèguera-t-il à son successeur ?

La vie à Yaoundé réserve d’autres surprises, parfois miraculeuses ! Une année, il y avait un grand remue-ménage dans la capitale. La Vierge, oui la Sainte Vierge himself, est apparue à quelques kilomètres au Sud de Yaoundé, sur la route de Mbalmayo. Son image est même restée dessinée sur le tronc d’un grand arbre sur le lieu de son apparition, le champ d’un petit paysan. La presse nationale et la télévision s’en font l’écho et il n’y a pas de jour sans que les journalistes ne parlent de l’apparition miraculeuse en première page des quotidiens ou au début des journaux télévisés (après les séquences indispensables consacrées aux déplacements du Président Paul Biya, car même la Vierge ne saurait passer avant lui !).

« Radio-trottoir »[1] ayant largement diffusé l’information, c’est une foule qui se dirige vers l’arbre surnaturel le dimanche suivant. Au soir, les informations télévisées montrent le peuple priant dans le champ, ainsi que l’impression de l’image divine sur l’écorce de l’arbre. Sur l’écran de télévision, cela n’apparait pas très ressemblant mais, étant mécréant, j’ai bien conscience que mon témoignage est nécessairement très subjectif et contestable. Les journalistes de la télévision donnent également la parole aux fidèles venus contempler l’apparition. Les plus prudents dans leurs propos concernant le « miracle » sont les prêtres et les religieuses. Ils manifestent tous une nouvelle forme du « syndrome de Saint-Thomas » (le « syndrome de Saint-Thomas » se manifeste par la difficulté à croire à quelque chose, une forme d’incrédulité interrogative en quelque sorte !).

Puis, le lendemain, la saga de l’apparition s’arrête brusquement. Plus de miracle, plus de vision, plus de vierge imprimée sur l’écorce. Le paysan furieux d’avoir vu son champ et le fruit de son travail foulés au pied tout le dimanche par la foule des croyants a tout simplement abattu l’arbre ! Une dernière fois la presse et la télévision relatent le fait avec photo de l’arbre au sol, photo de la « tâche », puis plus rien. Ce n’est pas encore ce coup-ci qu’un nouveau Lourdes pourra être construit en Afrique, soulignant encore une fois s’il en est besoin, combien le dieu des catholiques n’est quand même pas très juste en réservant ses sites de pèlerinage aux seuls pays européens, Portugal, France et Italie notamment. Le plus triste dans l’histoire, c’est que le paysan qui possède le champ a tout raté. Avant d’abattre l’arbre, il aurait dû clôturer soigneusement son champ, installer un guichet à l’entrée et vendre des tickets. Il pouvait ensuite monter une échoppe de bondieuseries diverses, bougies, images et médailles de la Vierge, cartes postales avec photo de l’arbre et de l’image miraculeuse, puis une petite buvette pour étancher la soif des pèlerins, voir les sustenter avec des sandwichs. Tandis que là, il a même raté sa récolte piétinée par les croyants.


[1] Radio-trottoir : la rumeur publique.

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