Les administrations modernes ne sont pas moins curieuses

 

Cameroun Marché bamiléké

Etre dans la capitale vous impose quelques démarches officielles, par exemple auprès des responsables de l’Enseignement agricole dont les locaux sont situés dans un petit immeuble, en face du marché bamiléké. L’endroit est populaire et vivant, avec une multitude d’étals de marchands de légumes, de fruits, mais aussi de fripes, d’épicerie, de cassettes de magnétophones, de quincaillerie, au milieu desquels circulent de nombreux « sauvetteurs » [1]. Les deux étages supérieurs du bâtiment sont affectés à la Direction, mais le rez-de-chaussée, lui, est occupé par des commerçants et des artisans. Le réparateur de mobylettes envahit le trottoir de ses moteurs démontés, cadres désossés et chambres à air en réparation. Pendant que vous montez l’escalier aux marches carrelées inégales, vous pouvez profiter tout votre saoul, et gratuitement, des chansons de Toto Guillaume, Manu Dibango, Jojo Galé ou Francis Bébé déversées par les radios cassettes des vendeurs du marché. Vous pouvez d’ailleurs continuer à écouter vos makossas favoris au bureau, car les fenêtres en sont largement ouvertes. « Le noir aime la danse, le chant, les fêtes »[2]. Les Camerounais sont surtout beaucoup moins « coincés » par l’éducation « bourgeoise » ou puritaine que nous-autres Européens avons reçu !

Au premier étage, à gauche, le pool de secrétaires, dont il faut bien constater que l’activité de travail n’apparaît pas débordante. Certaines lisent des magazines, d’autres se font les ongles ou écoutent la musique extérieure. Musique qui vous poursuit partout, jusque dans le bureau du directeur, où une petite radio déverse également ses rengaines. Contrairement à de nombreux bureaux de directeurs d’administration centrale souvent monumentaux, celui-ci est modeste. Très étroit, il permet juste de coller un canapé tout contre le bureau. Vous vous glissez entre bureau et canapé, vous vous asseyez et constatez que vous avez le nez au niveau du plateau du bureau, ce qui est assez mal commode pour discuter avec le directeur, d’autant que des piles de dossiers s’amoncellent sur le bureau et s’interposent entre lui et vous. Vous auriez envie d’ouvrir un créneau dans la muraille de paperasses pour examiner votre interlocuteur. Mais pourquoi ? Vous l’entendez déjà si mal avec les flots de musiques extérieures à quoi s’ajoutent les perturbations du petit appareil de radio. L’autre curiosité de la Direction est constituée par la salle de reprographie, en effet celle-ci doit être utilisée régulièrement par Gaston Lagaffe. Il a encore dû laisser fonctionner la photocopieuse en son absence et la machine a débité des kilomètres de documents. Le sol est couvert de feuilles de papiers sur une épaisseur de plus de cinquante centimètres ! La situation ne semble d’ailleurs choquer personne, pas plus « monsieur Prunelle » que « mademoiselle Jeanne » qui pataugent dans ces montagnes de paperasse pour se rendre à la machine et photocopier leurs documents.

Autre démarche impérative : vous signaler auprès de la mission de coopération de l’ambassade de France. Les personnels de ce service semblent souvent singuliers. Ils considèrent comme strictement indispensable que l’on vienne leur faire allégeance au cours de votre séjour. Certes c’est une prétention bien compréhensible car il est normal qu’un fonctionnaire de la République rencontre un représentant de cette même République pour lui expliquer ce qu’il vient faire au Cameroun. C’est compréhensible si cela sert à quelque chose, ne serait-ce que pour l’information de l’ambassade. Malheureusement, le plus souvent, votre interlocuteur a l’air de se moquer comme d’une guigne de ce que vous venez faire là. S’il est poli, il vous racontera son immense expérience camerounaise en vous expliquant comment il faut faire, ce qu’est véritablement le Cameroun et comment vous devriez revoir votre action. S’il l’est moins, il vous fera faire antichambre, vous fera comprendre par ses remarques auprès de la secrétaire qu’il est débordé, qu’il a des dossiers beaucoup plus importants et urgents à traiter, autrement importants que vos vacances sous les tropiques et il vous recevra entre deux portes pour vous conseiller de laisser faire les gens sérieux. Mais attention, si vous ne venez pas et qu’ils l’apprennent, ils vous le feront savoir ! Heureusement, la plupart du temps, un, nous n'avons pas besoin d’eux et, deux, nous restons trop peu de temps pour qu’ils se rendent compte de notre passage.

Ah ! Une dernière recommandation, si vous allez au ministère ou à l’ambassade, évitez de dire, « Je vais au bureau », cela ne ferait pas sérieux. Au Cameroun le « bureau » est l’appartement de votre maîtresse. Autre précision : il est tout à fait possible d’avoir plusieurs « bureaux ».


[1] Sauvetteur (avec deux  t) : marchand ambulant.

[2] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes coloniales employées outre-mer ». 1927.

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