Entre tradition et nécessaire adaptation et inventivité ?

 

Cameroun Centre Metet Arrivée des esprits

Le soir, nous sommes invités à partager un repas dans la case du chef du village : salade de tomates et œufs durs, morceaux de poulet, bananes plantains frites ou bouillies et manioc, le tout arrosé de bières ou d’un soda d’orange bien sucré. Dans la case, le mobilier est des plus simples, un vieux canapé, quelques fauteuils de bois, une table et quelques chaises. Au mur, un calendrier de la SODECAO, la société nationale de commercialisation du cacao, et des photos découpées dans des magazines. Suprême luxe, un magnifique néon et un réfrigérateur, car Metet bénéficie de la ligne électrique qui va de Yaoundé à Sangmelima, la ville natale du Président.

« Vous habiterez des maisons entourées d’une clôture, vous fumerez des cigarettes le soir en lisant le journal, vous ne boirez plus l’eau de nos sources, vous préférerez leur vin rouge à notre vin de palme, vous vous déplacerez en voiture, il y aura une nappe sur votre table, vous aurez des boys, vous ne parlerez que leur langue. Et peut-être détesterez-vous le bruit des tam-tams dans la nuit ? »[1]

La nuit tombée, le tam-tam retentit et les esprits sortent de la forêt en notre honneur ! Les esprits sont masqués et dissimulés sous des habits vagues. Dans cette apparition, j’avoue n’avoir pas compris quelle est la part du folklore, de la fête ou de l’attachement à des rites et des croyances traditionnelles. Les habitants de Metet présents apparaissent tout à la fois curieux et réservés. Manifestement, il s’agit pour eux de quelque chose de sérieux.

Au cours de la soirée, un jeune homme me demande des renseignements sur ma profession, mon école. Il me raconte qu’il a suivi des études jusqu’au baccalauréat mais que, faute d’emploi en ville, il est retourné au village pour y travailler avec ses parents agriculteurs. Des cas de ce type semblent de plus en plus fréquents au Cameroun compte-tenu de l’absence d’emplois en ville. Le jeune homme n’est pas satisfait de cette situation qu’il vit manifestement comme un échec et il recherche les moyens de poursuivre des études afin certainement de devenir le « grand-type » qu’il a rêvé d’être, et que ses parents eux-mêmes avaient aussi espéré qu’il devienne. Il m’interroge dans l’espoir de trouver une solution, mais je n’ai rien à lui offrir, ni comme possibilité d’études en France, ni même comme réconfort moral. Il apparaît très peu probable qu’il y aura, dans un avenir proche, des embauches dans la fonction publique camerounaise, ni même dans les entreprises industrielles ou commerciales. C’est la crise. Que lui dire ? Sinon d’essayer de le convaincre de développer l’exploitation agricole de ses parents, car l’agriculture camerounaise a justement besoin de jeunes, instruits, susceptibles d’aider à sa rénovation et à son développement.

Mais ce discours n’est pas sans contradictions, car tout indique que le secteur agricole est littéralement pillé au profit de l’Etat et du commerce international. Dans les années fastes, soixante et soixante-dix, l’Etat a ponctionné une partie non négligeable des profits de la vente du cacao par le biais de ses caisses dites « de stabilisation ». Les fonds recueillis ont servi à la construction de routes, de bâtiments publics mais aussi à l’équipement des armées ou à la réalisation de malversations diverses. Aujourd’hui, le cours international du cacao s’est effondré au profit de grands groupes internationaux et l’Etat n’a plus d’argent dans les caisses dites de stabilisation à reverser aux producteurs agricoles. Les cacaoyères ne sont plus traitées régulièrement car les paysans n’ont plus les moyens d’acheter les produits phytosanitaires indispensables, surtout dans ces climats chauds et humides, et de nombreuses attaques d’insectes ou de virus se développent sur les arbres et les fruits. Petit à petit, d’une économie de production, les paysans passent à une économie de cueillette, ramassant les quelques cabosses de cacao non attaquées, lesquelles deviennent de plus en plus rares d’année en année.

Néanmoins, c’est pourtant bien de jeunes gens instruits dont ont besoin les groupements paysans qui émergent pour imaginer collectivement d’autres solutions, d’autres productions ou d’autres systèmes de commercialisation, pour défendre les intérêts des producteurs agricoles auprès de l’Etat, des industriels et des commerçants.