Des villages-rues cernés par la forêt

  

Cameroun Centre Yaoundé Ebolowa

« On peut s’y prendre de deux façons pour pénétrer dans la forêt, soit qu’on s’y découpe un tunnel à la manière des rats dans les bottes de foin. C’est le moyen étouffant. Je renâclais. Ou alors subir la montée du fleuve, bien tassé dans le fond d’un tronc d’arbre...»[1].

Le paysage du Sud Cameroun est marqué par la grande forêt tropicale. Certes, ce n’est déjà plus la grande forêt primaire, celle-ci a disparu depuis fort longtemps, coupée, débitée, brûlée avec l’extension de l’activité humaine, remplacée par des cultures d’arbres de produits d’exportation, café, cacao, banane, mais ceux-ci ont besoin de la protection du parasol des grands arbres pour filtrer la lumière. 

Il ne s’agit pas ici de ces forêts policées, alignées, au sol dégagé comme ces chênaies de l’Ile de France. Ici tout s’y emmêle, s’y superpose, grands arbres aux troncs rectilignes soutenus à leur base de puissants contreforts, arbres moins hauts mais qui s’efforcent de rechercher aussi la lumière, longues lianes qui courent entre les frondaisons ajoutant encore à confusion. Le sol est encombré de souches pourrissantes, de branches cassées, d’herbes foisonnantes, de feuilles en décomposition, on marche sur un épais tapis où l’on sent grouiller une vie minuscule, humide, larvaire.

La piste de latérite [2] s’insinue avec difficulté dans cette masse de verdure où la vue s’arrête à deux ou trois mètres, butant sur des murs juxtaposés de feuillages. Aucune ouverture, aucune perspective, aucun horizon... des arbres, des arbres, des arbres. Existe-t-il des montagnes derrière cette muraille ? Des rivières, des chemins, des lacs ? De temps en temps, le champ de vision s’entrouvre brièvement au passage d’un village. Les maisons sont alignées le long de la piste, comme abandonnées sur ce rivage par les vagues monstrueuses des frondaisons, elles semblent s’accrocher à la route, ce faible et dérisoire lien de l’activité humaine menacé par le flot montant des fromagers, des tecks, des albizzia, des palmiers rotin.

Les cases sont rectangulaires, construites en terre crue. La terre mélangée à de la paille est collée sur un clayonnage de lattis en cannes de raphia. Le toit est à deux pentes, couvert de nattes faites en raphia pour les plus pauvres, par des tôles d’aluminium pour les plus riches. Le toit déborde largement sur les murs extérieurs pour éviter que l’eau ne coule sur la terre crue des murs. La maison se construit tout d’abord en montant les poteaux verticaux, reliés par quelques poteaux horizontaux et ceux de la charpente. La toiture en tôle ou en nattes est posée avant le clayonnage de lattis des murs et des séparations. Le mélange terre/paille est alors collé à la main sur le clayonnage. Les maisons ne possèdent pas de conduit de cheminée et la fumée s’échappe au travers du toit de nattes ou par porte et fenêtres quand la toiture est en tôle.

Entre les maisons sont disposés des séchoirs à graines de cacao construits en cannes de raphia et joliment appelés « séchoirs autobus ». Les graines de cacao sont disposées sur de vastes claies qui peuvent coulisser et être ainsi soit mises à l’abri d’un petit toit de palme, soit être exposées au soleil pour en accélérer le séchage, d’où le nom d’autobus, car les claies font ainsi des allers et retours continus du fait des nombreuses pluies.

Parfois, dans la file de maisons, une placette est dégagée pour l’édification d’une petite église néogothique de style anglais ou allemand. Au Cameroun, les différentes familles protestantes, mais surtout les évangélistes, apparaissent se disputer les âmes. D’un village baptiste, on passe à un autre pentecôtiste ou un adventiste… ou l’inverse, n’ayant pas encore assimilé les différences doctrinales entre églises évangélistes. Bref, il semble y avoir ici de la surenchère religieuse. 

Un autre espace, généralement situé à l’extrémité du village, est dégagé pour disposer des bâtiments scolaires. Ils entourent sur trois côtés une cour au sol de terre battue et au milieu de laquelle est dressé un mat tordu où flotte un chiffon sale et déchiré. Il y a généralement très peu de monde dans la journée dans ces villages, les paysans travaillent alors dans des champs parfois éloignés de plusieurs jours de marche dans la forêt.


[1] Louis Ferdinand Céline. « Voyage au bout de la nuit ». 1932.

[2] La route de Yaoundé à Ebolowa a été goudronnée au début des années 90.

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