Les « techniques de vente », une nouveauté ?

 

Cameroun Sud Piste Yaoundé Ebolowa

Un responsable de l’enseignement agricole nous invite à déjeuner dans son village, au Sud Cameroun et il met à notre disposition un minicar de l’administration et un chauffeur du service. Au cours du déplacement, nous constatons que les paysans betis[1], pas plus sots que les autres, développent aussi des stratégies commerciales qui s’efforcent de raccourcir la chaîne de distribution entre le producteur et le consommateur dans l’objectif d’améliorer leur part dans la valeur ajoutée globale du produit. Quand les conditions sont requises, notamment de leur positionnement géographique, leur stratégie commerciale privilégie la cible des consommateurs des villes, au pouvoir d’achat plus élevé. La prospection s’effectue auprès des citadins qui font des déplacements de loisir, le dimanche. Ils montent des stands au long des routes fréquentées par leur cible commerciale et disposent leurs produits frais, ou artisanaux, sur des gondoles, pour attirer le chaland et afin que le consommateur potentiel puisse immédiatement identifier le produit proposé.

Cette stratégie s’avère payante pour un des producteurs dont l’enseigne est particulièrement attrayante et évoque les saines saveurs traditionnelles du terroir auprès du consommateur. Elle est constituée de deux tortues suspendues par une patte au bout d’un bâton planté au bord de la route. Notre chauffeur succombe au principe d’utilité qui lui fait imaginer la succulente soupe de tortue que pourra préparer son épouse. La négociation s’engage entre producteur et consommateur et nous permet d’assister au fonctionnement d’un marché de libre concurrence, façon Beti. Toutefois, il nous apparaît très vite que l’élasticité prix / produit est quand même assez opaque. Ce n’est finalement pas un marché de libre concurrence, il y a trop peu de vendeurs et trop peu d’acheteurs, c’est plutôt un marché de type oligopole bilatéral, compliqué par le fait que la subsidiarité du produit apparaît particulièrement faible. Mais alors comment se définit le prix ? Du côté du producteur, il semble aussi difficile d’identifier le coût marginal de la tortue que son coût moyen ! Et si l’on fait référence aux concepts de l’économie marxiste ? Peut-on dire que la valeur de la tortue est déterminée par le temps de travail matérialisé dans l’objet qui va définir sa « valeur d’échange » ? Une tortue cela s’élève, se chasse, ou est-ce une opportunité de cueillette ? Bref, le prix d’une tortue est une question théorique extrêmement complexe. Toujours est-il que les informations détenues par les deux protagonistes leur permettent de trouver assez vite un accord contractuel dans la transaction, en vertu de quoi deux tortues bien vivantes viennent se promener dans nos pieds en attendant de passer à la casserole. A ce sujet, notez bien le conseil culinaire pratique donné par le chauffeur et issu manifestement d’une longue expérience : pour les tuer, il faut les plonger dans une marmite contenant de l’eau bouillante en chargeant le couvercle d’objets bien lourds pour empêcher la tortue de sortir.

Autre information culinaire, chez les Betis du sud Cameroun les chiens se mangent également mais attention, seulement les chiens mâles castrés ! Avant de tuer le chien, il est nécessaire de l’attacher pendant une journée et de le battre avec des tiges de Costus afin de mobiliser la graisse dans les tissus adipeux et améliorer le goût de la viande. Il est ensuite abattu et coupé en morceaux comme pour un mouton. Lavés abondamment, ces morceaux sont disposés sur des feuilles de bananiers avec du piment, de la citronnelle, de l’oignon, de la banane douce. Les paquets fermés sont ensuite cuits à l’étouffée dans une marmite. Durée de cuisson : huit à neuf heures. Attention ! Ce plat est strictement réservé aux vieux du village, même s’il semble que les groupes de jeunes gens le réalisent parfois mais en cachette.

« La cuisine est un artifice de dissimulation d’un assassinat sauvage, parfois perpétré dans des conditions d’une cruauté sauvage, parce que le qualificatif suprême de la cruauté, c’est ça : humain »[2].

Finalement, au déjeuner offert, il n’y a pas de chien, mais du chat, appelé pour l’occasion civette, ou chat musqué, sous-ordre des Feliformia. Pour la préparation, voir plus haut, car « Le chat se prépare tout comme le chien »[3]. Civette ou chat, cela n’est pas mauvais et ressemble tout à fait à du lapin ! Ajoutez que le repas est arrosé d’un excellent Côtes-du-Rhône.


[1] Les Betis sont un groupe ethnique descendant des bantous. La légende veut que les Bétis échappèrent aux chevaliers fulbé du Nord Cameroun, en traversant la Sanaga au niveau des chutes de Nachtigal.

[2] Manuel Vazquez Montalban. « La rose d’Alexandrie ». 1984.

[3] Jena Grimaldi, Alexandrine Bikia. « Le grand livre de la cuisine camerounaise ». 1985.

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