Partout des douaniers tatillons et des policiers soupçonneux

 

Cameroun Nord Maroua : Mofou

A Maroua, en sortant de l’avion agréablement climatisé, j’ai l’impression de tomber au milieu d’une poêle à frire. En juin, la température diurne dépasse allègrement les 40° (à l’ombre, bien sûr !) mais, sur le tarmac, je ne sais quel record nous atteignons : le béton de la piste est un lac de lave brûlante sous une chaleur de plomb fondu tombant du ciel. Curieusement, sous l’abrutissement de cette canicule, on transpire peu tant l’air est sec.

« L’avion arrive, vous enlève par le fond de la culotte et vous recrache à Bagdad, à Samarkand, dans le Béloutchistan, à Fez, à Tombouctou, aussi loin que vous pouvez payer. Tous ces lieux autrefois extraordinaires, dont le nom même était un enchantement, sont de nos jours de petits îlots flottants sur la mer orageuse de la civilisation »[1].

A Maroua, je croyais être arrivé au fin fond de l’Afrique, dans une zone oubliée, quelque part dans le Sahel, à deux doigts du Lac Tchad, entre monts Mandara et Oubangui-Chari, et j’y trouve une aérogare, des douaniers tatillons, des policiers soupçonneux, des taxis accrocheurs et des routes asphaltées. Il n’y a plus de fin fond de quoi que ce soit ! Heureusement, il y a le paysage pour vous rappeler que vous êtes très loin de votre environnement habituel, un paysage de début du monde : l’immense plaine brûlée du Diamaré, aux folles herbes sèches, parsemée d’arbres solitaires ayant le plus grand mal à accrocher quelques touches de vert dans l’or rouge de la savane, dominée de chaos granitiques violacés, et où s’éparpillent de petits châteaux forts composés de cases rondes aux toits pointus en paille de mil. 

« Un des paysages les plus nobles qui se puisse voir »[2]. 

Gide avait succombé au charme de Maroua même si son journal montre assez sa fatigue après huit mois de voyage à travers le Congo, le Centrafrique et le Cameroun. D’autant qu’il arrive dans la ville mi-mars, au moment des plus fortes chaleurs. Mais hélas, sa lassitude est telle qu’il ne décrit pas ce « noble paysage » qu’il admire.

La ville est située dans une immense plaine au relief parfaitement plat. En saison sèche, le sol est un vaste plancher bétonné d’un jaune d’or intense, seulement piqueté de tiges sèches de mil. Mais en saison des pluies, ce sol d’apparence rebelle se couvre de cultures, coton, mil, piment, oignon, et de verts pâturages. Dans l’or, ou le vert de la plaine, se détachent des boulders granitiques isolés, de couleur violacée, lis de vin, espacés assez régulièrement, comme des cailloux abandonnés par un petit poucet géant. Maroua est surplombé par l’un de ces pics sur lequel est accroché le palais du gouverneur, dominant ainsi toute la ville et toute la plaine. C’est ici, bien évidemment, que Gide fut accueilli et hébergé quelques jours. 

« La galerie circulaire autour de la maison (sur trois côtés du moins est bordée de grandes et belles ogives ; on dirait une galerie de cloître ; les murs et les piliers sont passés au lait de chaux »[3]. 

Lors de nos différents passages, la villa parfaitement repeinte semble néanmoins inhabitée avec ses volets impeccablement tirés. Je suppose que, de la galerie, on peut admirer le damier des rues poussiéreuses de la ville, bordées de nims, ces grands arbres toujours verts qui dispensent généreusement leur ombre aux malheureux piétons. Mais de la terrasse, on doit aussi voir le ruban incandescent de la rivière, le mayo[4] Kalio. 

« Le fleuve ? Le lit du fleuve. Un large fleuve de sable d’or, qui contourne les roches du poste »[5]

Totalement asséché en saison sèche, le mayo peut devenir un torrent impétueux aux premières pluies, charriant arbres et rochers, coupant alors la ville en deux et inondant les bas-quartiers.


[1] Henry Miller. « Le colosse de Marousi ». 1941.

[2] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.

[3] Idem.

[4] Mayo : rivière à débit irrégulier, comme un oued.