Un marché hebdomadaire organisé par quartiers spécialisés

 

Cameroun Nord Marché de Mora le quartier des potiers

De Maroua, à plusieurs reprises, je souhaite aller visiter la réserve naturelle de Wasa située seulement à quatre vingt kilomètres au Nord. Mais ce n’est jamais possible, soit parce que les premières pluies viennent de tomber rendant impraticables les pistes du parc, soit généralement par manque de temps. Adieu éléphants, lions ou rhinocéros ! A défaut, les enseignants camerounais nous conduisent au grand marché de Mora du dimanche matin pour aller y acheter une chèvre qui servira de méchoui pour fêter leur réussite aux épreuves du diplôme.

Mora est une des anciennes capitales du royaume du Mandara, ville « découverte » par l’Anglais Dixon Denam, en 1822. Mora fut également le dernier point de résistance allemand lors de la première guerre mondiale, le poste ne se rendant que le 29 février 1916 plus d'un an après que le reste de l'armée allemande se soit retiré du Cameroun. Comme Maroua, Mora est située dans une vaste plaine immense au sol bétonné comme un plancher, piqueté de tiges sèches de mil, au pied d’un énorme boulder violacé[1]. 

En arrivant sur Mora, on aperçoit les femmes qui traversent la plaine, à la file indienne, se dirigeant vers le marché avec des bassines en plastique ou des cuvettes émaillées en équilibre sur la tête. La plupart ne portent qu’un pagne noué autour des reins, mais quelques-unes complètent cette tenue d’un magnifique soutien-gorge de lingerie blanche. Certaines femmes d’ethnie Kirdi ont la lèvre inférieure traversée par un piquant de porc-épic. C’est une baguette de dix à quinze centimètres de long, enfilée sous la lèvre et ressortant dans la bouche. Manifestement seules les femmes pubères en sont affligées et cela doit donc correspondre à un rite lié à la fécondité. Elles n’en semblent pas gênées bien que cela paraisse fort mal commode, les obligeant à conserver la bouche ouverte.

Le marché de Mora se tient sur une vaste esplanade poussiéreuse, sans un arbre. Les vendeuses se tiennent accroupies sur le sol, derrière leur maigre étalage dispersé sur une feuille de plastique, ou disposé dans des bassines de couleur, de forme et de matériaux divers : cuvettes de plastique criardes, ou bassines émaillées d’origine chinoise décorées de roses rouges. Chaque coin du marché est spécialisé dans un type de produit. Il y a le coin des céréales avec de grands sacs de riz, de farine, de mil ; puis celui des légumes où les vendeuses font de petits tas d’oignons, de piments, d’arachides, de feuilles de gombo, de noix de cola, de tomates-cerises ; plus loin celui du poisson séché déposé en tas sur du plastique ou disposé artistiquement en étoile sur un plateau de vannerie ou une cuvette de métal… l’odeur est insupportable et vous chasse bien vite. Vous arrivez alors dans le coin de la viande, elle aussi largement étalée au sol, dans la poussière et les nuages de mouches ; sur le côté les vendeuses d’huile d’arachide dans des bouteilles de toutes formes, tailles et couleurs, tout les récipients sont bons, mais la couleur orangée sombre de l’huile donne malgré tout une certaine homogénéité aux présentoirs. Au fond du marché, d’énormes jarres sont disposées en cercle dans le quartier des « potiers », mais de fait, ce ne sont que des femmes qui les portent au marché sur la tête et les vendent. Derrière le coin des potiers, est situé celui des vendeurs de nattes étalées sur le sol mais aussi des couvercles de greniers en paille de mil tressée, comme une espèce de grosse cloche à fromage, enfin celui des animaux, poules, chèvres et moutons.

C’est là que nous sommes allés acheter une chèvre pour préparer le repas de fête pour la remise des diplômes. Les prix du marché de Mora ont la réputation d’être  « très moins chers » par rapport à Maroua. Les examens, comparaisons, évaluations, discussions, négociations et conclusions sur les mérites des chèvres pour faire un méchoui durent fort longtemps. Tout cela pour récupérer une malheureuse chèvre blanche qui ne semble avoir que la peau sur les os.

Enfin, à l’écart, le forgeron s’active près de sa forge improvisée pour réparer les outils apportés par les paysans et vend quelques fers de houe ou de daba. Le foyer, temporaire, est creusé dans le sol ; son aide, accroupi dans la poussière, active avec chaque main et alternativement à droite puis à gauche deux outres composées chacune d’une peau de chèvre terminée par un court tuyau pour souffler de l’air et activer le feu. Le forgeron, accroupi également, martèle, sur une enclume de fortune, une lame de coupe-coupe sortie du feu.


[1] Le marché de Mora a été la cible d’attentats-suicides perpétrés par la secte Boko Haram en 2016. En 2018, toute la région Extrême-Nord du Cameroun, dont la capitale Maroua, est déconseillée par l’ambassade de France du fait des combats observés, du risque terroriste et du risque d’enlèvements avec prises d’otages (2018).

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