Barrages, dérivations et gestion à court terme

 

Iran Ispahan Pont aux 33 arches

La rivière Zâyendeh Rud (« qui donne la vie ») prend sa source dans les monts Zagros[1]. Longue de 270 kilomètres, elle traversait Ispahan avant d’aller se perdre aux frontières du désert. Mais la rivière est désormais totalement sèche à Ispahan, huit mois sur douze, des lâchers d’eau étant encore organisés en mars / avril et septembre / octobre. Cela fait un choc de voir le très large espace nu et poussiéreux du lit de la rivière, la base nautique avec ses pédalos inutilisés, les arches de ses ponts anciens les pieds au sec.

Si la rivière ne coule plus dans Ispahan c’est que des ponctions importantes sur son débit sont effectuées en amont, à la fois pour l’agriculture, pour la consommation des habitants, pour les besoins des activités industrielles dont une entreprise sidérurgique très consommatrice… mais aussi pour la consommation des habitants de Yazd grâce à une canalisation de 300 kilomètres de long. Face à ce drame et aux manifestations des agriculteurs, la décision a été prise d’effectuer une dérivation à partir de la rivière Karoun qui coule vers le Golfe persique, laquelle a perdu la moitié de son débit au Khouzistan ! Mais ce petit jeu de transfert d’eau par pompes et tuyaux ne suffit pas néanmoins à rendre sa rivière à Ispahan. Le cas de la rivière Zâyendeh Rud est doublement symbolique, d’une part parce que c’est grâce à elle qu’Ispahan connut sa période de splendeur, mais aussi parce qu’elle révèle le drame de l’alimentation en eau en Iran.

Evidemment, l’Iran n’est pas très gâté par la nature en matière de pluviométrie. Situé juste au-dessus du tropique du Capricorne, éloigné des grandes masses océaniques, la moyenne annuelle des précipitations est d’environ de 250 mm/an, soit moins d’un tiers de la moyenne mondiale annuelle comme de la moyenne française annuelle (860 mm/an). Sans compter que la répartition spatiale des précipitations est très inégale : 4% du territoire reçoit plus de 500 mm/an, soit 27% des précipitations nationales. Enfin, ajoutez enfin à cela que l’Iran a un ensoleillement important ce qui induit un taux d’évaporation des pluies très élevé (71%).

Comme si tout cela ne suffisait pas pour rendre la ressource hydrique rare et précieuse, le pays a connu une très forte augmentation de sa population passant de 36 millions d’habitants en 1979 à 79 millions en 2014. Certes, le nombre d’enfants par femme est passé dans la même période de 6 à 1,7, mais la jeunesse de la population induit à la fois un nombre élevé de naissances et une baisse de la mortalité ayant pour conséquence un excédent des naissances sur les décès de près d’un million de personnes par an ! Enfin, si les Iraniens consomment 150 litres d’eau par habitant et par jour, un niveau de consommation semblable à celui constaté en Europe, les Téhéranais consomment près de 300 litres d’eau, soit deux fois plus ! Le tout pouvant être dû aussi à l’obsolescence du réseau de distribution d’eau qui induit des pertes pouvant parfois excéder 30 à 40 %.

Les déséquilibres hydriques sont partiellement régulés par un nombre important de barrages (316 auxquels s’ajouteront 132 autres barrages en construction) et d’une mise en réseau entre bassins hydriques, mais le déficit est sans cesse aggravé par des ponctions grandissantes pour l’alimentation et l’industrie mais surtout pour l’agriculture qui consomme 93% de la ressource ! La magnifique plaine agricole qui entoure Ispahan révèle que nombre de cultures sont encore irriguées par immersion, c’est à dire un système dans lequel les pertes en eau sont très élevées. Seules 5% des surfaces cultivées bénéficieraient de systèmes d’irrigation sous pression, par aspersion ou au goutte à goutte, plus économes en eau. Enfin, la politique de tarification de l’eau pour ses différents usages se caractérise par un prix au mètre cube très inférieur au coût de revient. Les Iraniens ne paieraient que 35% à 45% du coût de revient ce qui pourrait participer à un gâchis de la ressource[2]. Si l’Iran est naturellement un pays où la ressource est rare, les politiques publiques mises en œuvre paraissent plus tabler sur les grands travaux spectaculaires de génie civil de répartition de la ressource, dans une vision « moderniste » et de court terme, plutôt que sur une régulation de long terme de la consommation d’une ressource qui sera de plus en plus rare[3].


[1] Laurent Cibien et Komeil Sohani. « L’Iran à court d’eau ». Arte. 8 mai 2018.

[2] Ambassade de France en Iran, service économique de Téhéran. « Le secteur de l’eau en Iran ». Mars 2018.

[3] Mehrnoush Cheragh Abadi. « Une mauvaise gestion est-elle à l’origine de la crise de l’eau en Iran ? ». Equaltimes. 22 mars 2017.

Mohammad-Reza Djalali – Thierry Kellner. « L’Iran en 100 questions ». 2018.

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