Des changements sociétaux rapides et profonds - L’affaiblissement de l’ordre patriarcal

 

Iran D'Ispahan à Kashan - Abyâneh

Si, en ville, on croise beaucoup d’adolescents et  de jeunes adultes, on voit assez peu de très jeunes enfants lesquels sont presque toujours dans les bras de leurs pères qui leur accordent beaucoup d’attention.

Après la création de la République islamique, en 1979, les cliniques de planification familiale qui avaient été créées par le Shah ont été démantelées au motif que «  l'Islam et l'Iran avaient besoin d'une grande population ». Des lois natalistes ont été votées : abaissement de l'âge de mariage à neuf ans pour les filles et quatorze ans pour les garçons, légalisation de la polygamie, création de la fondation iranienne du mariage qui fournissait aux jeunes mariés des meubles pour les aider à s’installer. Cette politique a eu des effets modérés voire nuls. Les taux de natalité et de fécondité, qui connaissaient précédemment une baisse régulière, ont légèrement remonté au début des années 80 (1960/65 : 6,93 enfant par femme en âge de procréer, 1965/70 : 6,70, 1970/75 : 6,24, 1975/1980 : 6,27, 1980/85 : 6,54). Mais les effets n’ont pas été durables sur la période suivante, 1985/90, car malgré cette politique nataliste le taux de natalité a chuté à 5,62 enfants par femme.

Suite à l’élection de Ali Akbar Hachemi Rafsandjâni, en 1989, le ministère iranien de la Santé a lancé, au contraire, une campagne nationale de contrôle des naissances : pilules, préservatifs, stérilets, implants, ligatures des trompes et vasectomie. En 1993, le Parlement a supprimé les coupons alimentaires, les congés de maternité payés et les subventions sociales après le troisième enfant pour les employés du gouvernement et des organisations paragouvernementales. Il était même nécessaire de suivre des classes de contrôle des naissances avant qu'un couple puisse se marier ! En phase avec des changements sociétaux fondamentaux, cette politique a été particulièrement efficace. Pour la période 2005/2010, le pourcentage de femmes âgées de 20 à 49 ans utilisant une méthode contraceptive est de 73% en Iran (France : 83%) et l’indice de fécondité a chuté à 1,77 (France : 2,0). Il a suffit de deux générations à l’Iran pour assurer sa transition démographique, pour passer d’un système de natalité élevé à un système de natalité faible, des mères aux filles, une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire de l’humanité !

Les raisons de cette évolution sont similaires à celles des pays européens. Les progrès en matière d’éducation jouent un rôle-clef : alors qu'en 1976 seules 28% des iraniennes en âge de procréer étaient alphabétisées, elles étaient 76% en 1996 et 87,4% en 2006. Pour les jeunes femmes (20/24 ans) la durée de la scolarisation dépasse même désormais celle des hommes : 10,4 ans contre 9,9 ans. En conséquence, l’âge moyen au mariage augmente sans cesse : de 19,7 ans en moyenne en 1976, à 24 ans en 2006… et il dépasse 30 ans à Téhéran. Enfin, entre 2000 et 2010, le nombre des divorces a triplé, passant de 50 000 divorces annuels enregistrés à 150 000. Il faut ajouter à cela la guerre Iran / Irak, les problèmes économiques de l’Iran accentués par les sanctions internationales : baisse du pouvoir d’achat, chômage des jeunes, prix élevés des loyers et de l’immobilier. 

En août 2012, marche arrière toute ! Le Guide suprême, Ali Khamenei, a critiqué la politique de contrôle des naissances qui participe au vieillissement de la population affirmant qu’il croyait que le « pays a les moyens d’avoir 150 millions d’habitants ». Il a donc demandé aux autorités à reconsidérer sa politique démographique et à sensibiliser l’opinion publique à cette question. En octobre 2012, il a été mis fin à la distribution gratuite des moyens contraceptifs par l’intermédiaire des centres de planification familiale et, en 2014, le parlement iranien a voté l’interdiction des formes de contraception permanente, vasectomie ou ligature des trompes. 

Les conservateurs iraniens n’ont manifestement pas pris conscience de la véritable révolution démographique que les femmes ont opérée en Iran et pour laquelle il me semble que tout retour en arrière apparaît inenvisageable. Elle consacre l’affaiblissement de l’ordre patriarcal, la place nouvelle des femmes dans le couple, la résistance des femmes aux valeurs traditionnelles et religieuses[1]. La dernière proposition du parlement iranien d’interdire le mariage des filles âgées de moins de 13 ans apparaît plus comme une tentative de gommage des excès précédents (fixation de l’âge du mariage à neuf ans pour les filles) que comme une réelle prise en compte des bouleversements de fonds de la société iranienne et du rôle qu'y jouent désormais les femmes.


[1] Marie Ladier-Fouladi. « Familles, je vous adore ». In « Vacarme », volume 68, n°3. 2014,

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