Un ministère de la « Culture et de la Guidance islamique »

 

Iran Ispahan Palais de Chehel Sotun

 « Malgré le vin source de vie
et le vent qui crible les fleurs,
Ne bois pas, en jouant du luth ;
du prévôt tu sais la rigueur.
Donc, s’il se trouve une bouteille,
un compagnon de beuverie,
Bois, prudemment, car nous vivons
des temps troublés de zizanie
Prends bien soin de dissimuler
la coupe de vin dans ta manche »[1]

Les Iraniens, de tous âges et de toutes conditions, apprécient manifestement la musique d’ambiance, aussi bien traditionnelle que pop, disco, rock ou autres. Au dîner, dans un restaurant où se donne en spectacle un groupe contemporain avec guitares électriques, l’auditoire extériorise sa satisfaction en se trémoussant (sur sa chaise), en applaudissant et en criant des you-yous. Ce n’est manifestement pas l’envie de danser qui manque aux convives, mais ce n’est pas autorisé dans un lieu public !

Aussi, notre accompagnateur nous propose-t-il de nous organiser une soirée spéciale dans un restaurant arménien. C’est que les Iraniens d’origine arménienne, non musulmans mais chrétiens orthodoxes, bénéficient d’un certain nombre de « droits » dans la République Iranienne Islamique comme de danser en public ou de boire de l’alcool !

Selon les chiffres officiels et des estimations diverses, la communauté arménienne en Iran compterait de 150 000 à 200 000 personnes, concentrées en zone urbaine, surtout à Ispahan et Téhéran. Les communautés arméniennes en Iran auraient pour partie une origine d’exil forcé. Le souverain safavide Chah Abbas, en lutte avec l’Empire ottoman, fit de nombreuses incursions en Arménie et ramena ainsi 25 000 Arméniens à Ispahan qui s’établirent dans un des quartiers de la ville.

Un texte de la République Iranienne, de 1984, précise les droits des minorités : elles bénéficient d’une représentation garantie au parlement (2 sièges pour les Arméniens, 1 pour les Assyro-chaldéens, 1 pour les juifs, 1 pour les zoroastriens), plus importante que ne le voudrait leur poids démographique dans la population totale.Cette protection est « communautariste » dans la mesure où les minorités ont une législation et des institutions propres pour ce qui concerne le droit civil. Les mariages et les divorces sont régis selon les lois chrétiennes ou juives, et l’état-civil de ces populations est géré par leurs communautés religieuses.  Ces minorités ont néanmoins été chassées de la fonction publique et de l’enseignement, elles n’ont pas droit aux mêmes prestations sociales que les musulmans et sont passibles, en matière criminelle, de peines spécifiques.

Les Arméniens d’Ispahan possèdent un quartier dans le centre de la ville avec leurs églises, leurs écoles, leurs clubs. Les femmes sont autorisées à ne pas se voiler. Et, grand privilège en terre musulmane, ils sont autorisés à produire du vin et à le consommer mais, bien sûr, pas à le commercialiser à des musulmans. Ils bénéficient donc de plus de libertés que les musulmans sur le plan des mœurs même si le ministère de la « Culture et de la Guidance islamique » (sic !) et son bureau des minorités doivent donner des autorisations pour toutes les activités communautaires.

Cet ami nous a donc organisé une soirée dans un local tenu par des Arméniens, un local dans un lieu discret, en sous-sol, sans aucune publicité extérieure et où, après avoir demandé une autorisation préalable auprès des autorités compétentes, est prévu un dîner, arrosé de vin, et au cours duquel les femmes pourront enlever leur voile et hommes et femmes pourront danser grâce à la présence d’un DJ ! Tout cela n’étant possible que pour les mécréants que nous sommes, les musulmans n’ayant pas le droit d’y participer. La soirée se déroule donc gentiment, avec tournées de vin (très quelconque et donc sans abus) et succès musicaux un peu anciens envoyés par le DJ (mais correspondant à l’âge des participants) quand s’annonce l’inspecteur des services touristiques ! Nos amis musulmans sont exfiltrés discrètement avant que l’inspecteur ne s’assied dans un coin de la salle en observant les convives : ce qui casse bien évidemment l’ambiance ! On se prend à regretter parfois que le ridicule ne tue pas.


[1] Hâfez Shirâzi (1320 / 1388). « L’amour, l’amant, l’aimé ». Sélection de 100 ballades du Divân.

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