L’échec de la « Révolution » morale voulue par le pouvoir théocratique ?

 

Iran Kâshân Quartier 1

Nombre de témoignages laissent entendre que le spectacle des relations sociales dans les espaces privés en Iran ne ressemble pas nécessairement au spectacle des relations sociales dans les lieux publics[1]… ce qui fait dire à certains commentateurs français que l’Iran serait le royaume de l’hypocrisie. Bien sûr, l’hypocrisie c’est celle des Tartuffes iraniens qui prônent des conduites sociales strictes et une morale restrictive et qui ne respectent pas eux-mêmes les règles qu’ils imposent à la population. 

Pour la grande majorité des Iraniens, si leurs comportements sont différents entre espaces privés et publics, il s’agit tout simplement de pouvoir continuer à vivre. Ceci malgré les multiples interdictions qu’ils doivent subir quotidiennement : interdiction pour les femmes de montrer leur féminité en public et de faire du vélo, interdiction de boire des boissons alcoolisées, interdiction de danser en public, interdiction pour un homme et une femme qui ne sont pas mariés de s’embrasser, de se faire la bise ou plus simplement de se côtoyer dans l’espace public, interdiction de lire, d’écouter ou de voir des publications qui vont à l’encontre des principes islamiques, interdiction des antennes paraboliques… Tout ce qui est originaire de l’Occident est, sinon proscrit, du moins fort peu recommandé. 

Curieusement, si les Etats-Unis sont considérés par les mollahs comme « le Grand Satan », les responsables iraniens apparaissent obnubilés par le modèle technique américain en voulant faire aussi bien qu’eux, sinon mieux qu’eux. C’est Azar Nafisi qui en donne la clef en rapportant cette déclaration d’un responsable étudiant islamiste, dans les années 90, laquelle rend bien compte de cette dualité :

« Nous pourrions à la rigueur leur emprunter leur savoir-faire technique, mais nous devons rejeter leurs valeurs morales »[2].

La population iranienne, elle, semble plutôt attirée par les produits et les modes provenant des Etats-Unis et de l’Europe. Il n’y a qu’à observer les collections de vêtements ou les produits vendus dans les magasins des nouvelles galeries commerciales, lesquelles ressemblent d’ailleurs comme deux gouttes d’eau à celles réalisées dans nos villes : larges espaces de circulation, sols de marbre clair, teintes chaudes des murs, éclairage indirect, décor de métal et de verre, escaliers roulants, vastes vitrines, néons des enseignes, mélange des espaces de chalandage et de restauration… Avec un public qui déambule en famille et qui donne plutôt l’impression qu’il souhaiterait pouvoir vivre « normalement », comme dans tout pays à revenus équivalents, en faisant du « shoping » sans être sous la menace ni de sanctions économiques, ni de règles morales imposées.

Ce grand écart entre les déclarations anti-occidentales des responsables iraniens et l’intérêt pour les modes occidentales tourne même franchement au ridicule chez les nouveaux riches iraniens, lesquels se font construire des habitations prétentieuses avec tout le langage architectural de la Renaissance et du clacissisme européen : colonnes, pilastres, corniches, frontons, balcons, galeries, balustrades et j’en passe, le tout à profusion sur des volumes somme toute restreints ! A Kâchân, dans un des nouveaux quartiers de la ville, le toit de ces nouvelles demeures est même assez fréquemment surmonté d’un pavillon circulaire coiffé d’une coupole dont le dessin est copié, en beaucoup plus petit bien entendu, soit sur celle du Capitole à Washington, soit sur celle de Saint-Pierre de Rome ou de Santa Maria del Fiore de Florence ! Cet intérêt pour la décoration « grand siècle » de l’Europe peut aussi se constater plus modestement dans le bazar où sont vendus des tableaux avec reproduction de paysages européens et de rencontres entre marquises et marquis, ou avec beaucoup plus d’ostentation chez les marchands de meubles où les formes des lits et tables relèvent quasiment du baroque napolitain le plus échevelé !

Tout cela signe plutôt l’échec de la « Révolution » morale voulue par le pouvoir théocratique. Les mollahs me semblent avoir d’ores et déjà perdu la partie. Reste que leur pouvoir peut durer encore longtemps et que leur agonie peut connaître bien des soubresauts.


[1] Arte. Shiva Sanjari, Ebrahim Mokhtari, Zoreh Souleimani, Esmaël Moncef, Hamid Jafari. « Un jour à Téhéran, Scènes de la vie dans la capitale iranienne ». 9 juin 2018.

[2] Azar Nafisi. « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

Liste des articles sur Visiter l'Iran

Télécharger le document intégral