Une rade convoitée par les assaillants espagnols et les pirates barbaresques

 

Tunisie Gahr-El Mehl

Ghar-el-Melh est une rade située non loin de Tunis, à l’Ouest de l’embouchure de l’oued Medjerda, composée d’un vaste bassin, avec une passe étroite et difficile, dominée à l’Ouest par le Djebel Nadour.

« Entre la ville de Biserte et le promontoire de Carthage, il y a un port désert qu’on nomme ordinairement Port Farine, ou Gar el Mehla, où l’on voit d’un côté les ruines d’une ancienne ville qu’on dit être Utique si fameuse par la mort de Caton. (…) Les vaisseaux qui naviguent le long de la côte, viennent faire aiguade en ce port, c’est là qu’aborda l’armée navale de Charles Quint quand il vint attaquer Tunis »[1].

C’est que le principal ennemi du très riche et très puissant roi d’Espagne, de Naples, de Sicile et de Jérusalem, duc de Bourgogne et empereur des Romains, est désormais l’empire ottoman. Ce dernier, grâce notamment aux frères Arudj et Khayr ad-Din Barberousse, écume la méditerranée et a même pris pied dans la régence d'Alger. Pire, en 1534, Barberousse s’empare de Tunis en profitant des querelles de succession de la dynastie hafside. Si l’Espagne contrôle quelques places fortes au Sud de la Méditerranée, Oran, Mers-el-Kébir et Bougie, Charles Quint ne peut tolérer la perte de son influence sur Tunis. En 1535, à la tête d’une flotte de 400 navires et de 33 000 soldats, il débarque entre Carthage et La Goulette. Après une bataille victorieuse à l’Ariana contre les troupes ottomanes et leurs alliés maures, il assiège Tunis.

Les esclaves chrétiens s’étant échappés de leurs prisons se rendent maître d’une partie de la ville, plaçant Barberousse entre deux feux. Il s’échappe alors vers Alger avec les restes de son armée permettant à Charles Quint d’entrer victorieusement dans Tunis le 21 juillet[2]. Mais, dès 1574, Tunis repasse au main des Ottomans et Ghar-el-Melh devient un de ces repères des fameux corsaires[3] « barbaresques » à partir duquel ils partent « à la course » pour détrousser les riches navires de commerce européens. Le port pouvait, dit-on, contenir une trentaine de vaisseaux. En 1654, l’amiral anglais Blake pénètre dans la rade et y défait la flotte du Bey de Tunis, Hammoûda Bey. Le Bey entretenait encore en ces lieux quatre vaisseaux de guerre en 1725, mais les temps glorieux de la course sont finis. Plus de riches marchandises, d’esclaves européens dont on essaye de monnayer la libération, plus de terribles corsaires barbaresques au fastueux turban, aux moustaches terribles et aux dangereux cimeterres, même si la course perdure jusqu’au début du XIXe.

« C’est là que le bey de Tunis entretient quatre vaisseaux de guerre et où il a son arsenal, qui n’est pas trop fourni, ni pour les manœuvres, ni pour le bois de construction, ni même pour l’artillerie »[4].

L’influence des puissances européennes se faisant de plus en plus sentir, notamment de la France avec la régence d’Alger en 1830, Ahmed Ier Bey (1837 / 1855), vassal du sultan ottoman, veut moderniser son pays. Il transforme l’ancienne base des corsaires-pirates ottomans en port militaire et de commerce. Il acquiert une demi-douzaine de vaisseaux provenant de France et d'Italie, fait construire de nouvelles jetées, des quais, des entrepôts et des ateliers ainsi que de nouvelles casernes et forteresses. Trois châteaux forts encadrent le port pour le défendre. Après avoir été utilisés comme prisons, ils serviront d’habitations pour les pêcheurs de Ghar-el-Melh et disparaitront totalement derrière les constructions parasites, remises, appentis, garages, entrepôts... à tel point que nous ne les avons pas remarqués lors de notre première visite ! Aujourd’hui, Ghar-el-Melh est un tout petit port de pêche et une petite ville composée de maisons basses blanchies à la chaux. Dans le port, quelques barques, et des pêcheurs qui ravaudent nonchalamment leurs filets sur le quai. Mais les trois forts ottomans ont été progressivement dégagés, les baraques et appentis détruits, les pierres des murs rejointées, les créneaux remontés.


[1] Luys del Marmòl y Carvajal. « Descripciòn general de Africa ». 1573. In « Histoire des derniers rois de Tunis ». 2007 (Note de 2018).

[2] Sur la présence espagnole en Méditerranée, voir aussi « Souvenir de tempête sur Alger » et « Paradis et enfer à Djerba » (Note de 2018).

[3] Un corsaire est autorisé par une « lettre de course » de son gouvernement à attaquer en temps de guerre tout navire battant pavillon d'États ennemis. Les pirates sont des bandits des routes maritimes. Les marins barbaresques n’avaient pas de lettre de course mais étaient favorisés par les Ottomans au nom du djihad.

[4] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

Liste des articles sur la Basse vallée de la Medjerda

Télécharger le document intégral