Autonomie pédagogique et centralisation administrative

 

Tunisie Etablissement agricole

Pour effectuer l’analyse-diagnostic d’un des périmètres irrigués de la basse vallée de la Medjerda, nous sommes accueillis dans un établissement de formation professionnelle continue situé dans un petit village, à une vingtaine de kilomètres du centre de Tunis, au Nord-ouest, sur l’ancienne route de Bizerte, dans la plaine de l’oued Medjerda. 

Bien qu’il soit récent, moins d’un demi-siècle, le centre a néanmoins une longue histoire derrière lui qui illustre les évolutions des politiques tunisiennes et le développement économique de ce pays. La première pierre date de 1954, à l’époque du protectorat français. Les bâtiments seront construits dans le cadre de la coopération de la France avec le nouvel Etat tunisien et seront inaugurés par Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne peu de temps après son accession au pouvoir. C’est alors un collège moyen horticole. Il sera ensuite transformé en Institut Supérieur de Gestion des Exploitations Agricoles, puis en Centre de Formation et de Recyclage Agricole en 1976, avant de devenir un institut de formation professionnelle en 1983. Son rôle est désormais de contribuer à la formation continue des personnels enseignants, formateurs et vulgarisateurs agricoles.

Dans l’établissement tout est toujours fermé à clef : le matériel, la documentation, les salles, les douches. Les marchands de serrures et de cadenas doivent faire fortune en Tunisie ! Une personne et une seule est à chaque fois habilitée à ouvrir ou fermer une salle, prêter du matériel ou un livre, faire les inscriptions au restaurant. Encore faut-il qu’elle en ait reçu l’ordre express de son supérieur hiérarchique ! L’obtention du moindre service est donc une course après le « bon » responsable. La secrétaire ne peut faire un tirage de document sur son ordinateur à partir d’une disquette que vous lui remettez sans avoir reçu l’ordre de son chef ; la standardiste ne peut envoyer un fax que de si elle le reçoit de la main de son chef. En conséquence, les petits chefs sont très nombreux, chacun étant toujours le chef de quelqu’un ou de quelque chose, mais tous ces chefs ne sont toujours les chefs que d’une seule chose et n’ont donc que très peu de marge d’autonomie.

Avec des méthodes pédagogiques souples, basées sur l’autonomie des participants, lesquelles doivent permettre aux différents groupes de travail de conduire librement leur étude, en faisant des enquêtes de terrain, des visites, et donc de fréquents déplacements à l’extérieur, nous allons faire exploser l’administration de la restauration ! Chaque matin, il nous faut déclarer au responsable le nombre de personnes qui mangeront le midi, à l’unité près. En retour, nous recevons, en fin de matinée, de jolis tickets cartonnés, verts ou roses, qu’il nous faut rendre à l’entrée de la cantine après que chacun ait signé une fiche de présence. La fiche de présence sert au responsable pour comptabiliser le nombre des repas, les tickets verts ou roses permettent au cuisinier de faire une seconde comptabilité, laquelle nous refaisons chaque jour une troisième fois avec le comptable car le nombre des repas ne correspond bien sûr jamais à notre déclaration préalable. Il varie chaque jour en fonction des nombreux déplacements sur le terrain ou des invitations de dernière minute que nous faisons auprès de nos interlocuteurs. Le responsable de la restauration s’arrache les cheveux et, pour le contenter autant que faire se peut, nous déclarons chaque matin un nombre plus élevé de repas et faisons le soir de fausses signatures dans les cases restées vides de la fiche de présence. Comme cela, les chiffres correspondent parfaitement entre celui des déclarations préalables et celui des présents, un vrai modèle de rigueur comptable. Finalement, en y mettant un peu de bonne volonté, la comptabilité est une chose très simple : il suffit de remplir les documents après et non avant !

Mais le problème le plus délicat, et absolument impossible à résoudre, est désormais celui de l’appel matinal du muezzin, ou plutôt celui de l’enregistrement de l’appel à la prière diffusé largement par une sono crachouillante et tonitruante ! L’institut est certes situé à la limite du village, assez loin de la mosquée, mais les appels qui étaient encore effectués de façon artisanale il y a vingt ans, et donc peu audibles, le sont désormais grâce à une sono dont la puissance est sans cesse améliorée. Il n’y a plus aucun moyen d’y échapper ; mettre la tête sous l’oreiller ne suffit plus. 

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